Thierry Crouzet

Le contrat auteur-lecteur doit succéder au contrat auteur-éditeur

Édition 56/173

Quand tous les livres sont disponibles gratuitement, comment puis-je continuer à vivre et à savoir que tu me lis ? Avant, je connaissais mes ventes. Aujourd’hui, au temps du « piratage », elles n’ont plus aucun sens (surtout quand tu vois qui vend). Tu dois me faire une promesse.

Mais, d’abord, tu te demandes peut-être pourquoi tu devrais payer pour ton plaisir avec moi ? C’est une exigence très discutable. Je n’aime guère l’idée de payer pour le sexe alors pourquoi l’accepter pour un texte ?

Si je réponds que « Sans salaire, je ne peux plus écrire », je sens que ça va créer un quiproquo dans certains couples. Déjà parce que beaucoup d’auteurs écrivent sans salaire, et des choses profondes, que d’autres abondamment pourvus, écrivent des choses inqualifiables, que donc le salaire n’est qu’une nécessité relative.

Vois ton paiement comme un remerciement, un signal d’adhésion à un travail, un encouragement, une sorte de cadeau plus qu’une transaction marchande. Il ne te vient pas à l’idée de penser que tu payes quelqu’un quand tu lui offres des fleurs. Ce serait très différent si tu lui tendais la somme équivalente au bouquet. Considère la transaction avec moi comme symbolique.

Et puis, rassure-toi, je n’ai pas de mère maquerelle pour me piquer l’argent que tu me donnes. En fait, ce n’est pas tout à fait exact. J’ai peut-être un éditeur. Dans ce cas, il me concède un maigre pourcentage de ce que tu dépenses pour mes textes.

Je peux m’en accommoder. Parce qu’il m’a aidé à finaliser mon texte, à le perfectionner, à le promouvoir et à le vendre. Il est logique que tout le monde gagne sa part dans cette histoire.

Le problème, et c’est de plus en plus fréquent, parce que de plus en plus de livres sont publiés et en même temps piratés, chaque livre se vend de moins en moins. Si bien que la plupart des auteurs, moi compris, nous ne gagnons rien quand nous sortons un livre chez un éditeur (c’est une vérité statistique incontestable).

Alors, pourquoi céder mes droits à un éditeur qui, en toute probabilité, ne me rapportera rien, mais s’accaparera jusqu’à ma mort, et même au-delà, le droit d’exploiter mon œuvre ? Statistiquement, ça n’a plus de sens.

Il est peut-être temps de renverser la niche sur la tête du chien. De signer, en tant qu’auteur, des contrats avec des partenaires qui assureront la correction, l’édition, la promotion des œuvres, en simples prestataires de services, rémunérés au pourcentage. Dans ces circonstances, l’auteur reste libre, il n’appartient à aucune écurie. Et la notion de contrat d’édition est révoquée.

Parce que cette affaire date de l’époque de Beaumarchais où diffuser un livre exigeait un imprimeur et des ressources matérielles onéreuses et rares. Terminé tout ça. J’ai entre les mains la même puissance que Gallimard (sauf vis-à-vis des jurés des prix littéraires). Je peux diffuser seul, je n’ai donc plus besoin d’un contrat d’édition. Pas si simple. Dans le même temps, mes textes circulent partout librement, que je l’aie choisi ou non (et ça ne me dérange pas). Il faut donc que toi, lecteur, tu t’engages moralement.

Quand tu aimes un de mes textes, tu dois l’acheter a posteriori si tu ne l’a pas fait a priori.

C’est un peu comme au restau, je ne parle pas de MacDo. Tu goûtes le texte et ne le payes que si tu le manges, c’est-à-dire que si tu passes avec lui un peu de temps.

Dans ces conditions, sociales et technologiques, les éditeurs pourraient exiger le même contrat moral entre eux et toi, mais en tant qu’entités juridiques je ne sais pas trop ce que ça peut signifier. Reste que comme auteur je peux encore accepter un contrat avec un éditeur, à la condition qu’il s’engage à me générer un revenu. Et avec une close de rupture, dès qu’il n’y parvient plus. Sinon c’est un peu comme si les locataires restaient Ad vitam dans les appartements dont ils ne peuvent plus payer le loyer. Ça s’appelle squatter. Trop souvent, les éditeurs ne sont que des squatteurs d’œuvres.

Je sens qu’on m’accusera de généraliser. Oui, il existe des gens biens dans toutes les professions. Mais avouez que vos contrats d’édition sont des antiquités. Du moment que je n’ai plus besoin de vous pour me diffuser, vous ne pouvez pas m’engager au-delà du jour où nous ne gagnons plus d’argent ensemble.

Je signe ou je ne signe pas ?

Je signe ou je ne signe pas ?