Thierry Crouzet

Tu écris,
alors questionne tes outils

NetLittérature 22/94

Mon petit essai La mécanique du texte est sorti, avec son lot bien naturel d’incompréhensions (puisqu’il s’agit d’une réflexion qui ne fait que commencer). Exemple : quand je dis qu’un écrivain doit être codeur, ça défrise tous les écrivains qui ont refusé d’apprendre à coder. Je peux tenter d’en rassurer certains (sans doute pas tous malheureusement).

Que signifie coder pour un auteur sinon écrire autre chose que les mots de ses textes ? Quand je blogue, je suis forcé de coder pour personnaliser WordPress. Quand je crée des epubs, également, pour qu’ils respectent mes exigences. Quand je conçois une feuille de style, je code la mise en forme. Coder c’est ajouter à l’atelier de l’auteur des procédures automatiques. Et quand j’écris sans coder, ma capacité à coder est toujours là en tâche de fond, elle appartient selon moi au bagage de l’humain du XXIe siècle.

On peut coder explicitement ou coder en creux. Mais coder est une exigence intellectuelle du présent comme comprendre la perspective était une exigence intellectuelle du peintre de la renaissance, quand bien même il se refusait, en toute connaissance, d’user de la perspective dans ses œuvres.

Le cœur de la mécanique du texte, c'est une histoire de métaphore.

Le cœur de la mécanique du texte, c’est une histoire de métaphore.

Mon essai s’articule autour de mon expérience et autour de la notion de métaphore. Je n’oppose aucune métaphore à aucune autre. Je montre qu’on peut écrire dans différentes métaphores pour diffuser les textes selon différentes métaphores. Je ne me contredis pas quand je prétends qu’on doit désormais s’imposer de n’écrire pour aucune métaphore en particulier, parce que des codes permettent justement de passer des unes aux autres pour peu que notre texte soit dûment formaté en Markdown. Cela implique nécessairement l’émergence d’une nouvelle métaphore, celle du flux. Il est tout simplement impossible de se soustraire aux métaphores.

Et pour en revenir au code, les commandes Markdown, dûment inscrites dans un texte, sont autant d’instructions élémentaires pour programmer les filtres d’exportation. Les logiciels comme Word ont trop longtemps caché ces codes. Ils les écrivent pour nous, ils les figent pour nous. Je crois pour le pire, pour nous faire oublier notre responsabilité de codeur.

N’oublions pas que désormais les lecteurs sont également des codeurs, ou tout au moins les utilisateurs d’une multitude de codes. Impossible de savoir comment mes textes seront lus. Je dois donc les concevoir pour qu’ils s’offrent aux codes des lecteurs. Qu’ils soient digérables par eux. En ce sens, je dois les épurer au maximum, transférer le pouvoir formel à l’utilisateur final (dans cette idée d’explosion des métaphores pour adopter celle du flux).

Par exemple, ce n’est ni à moi ni mon éditeur de choisir la police de caractère de mes textes électroniques. Quand je suis lecteur, je ne veux pas qu’on m’impose des aberrations incompatibles avec mes systèmes de visualisation, dont personne ne peut prédire ceux que j’utilise.

Le sujet est bien sûr ouvert, loin d’être clôturé, j’ai déjà commencé à compléter La mécanique du texte, et notamment dans un long dialogue avec Guillaume Vissac que voici.


Guillaume Vissac : Lorsque nous avons commencé à discuter de La mécanique du texte (qui ne s’appelait pas encore La mécanique du texte), je me suis dit : Crouzet, il va vouloir mettre son nez dans tout, et décider de tout. C’était une manière de me dire, dans le même temps, c’est un emmerdeur et ça va être un challenge. Aujourd’hui, quelques mois plus tard, au bout du processus d’édition, nous avons eu la possibilité de confronter nos points de vue, de dialoguer, de débattre.

Pendant la construction du fichier epub (donc du livre numérique), plusieurs échanges de mails triangulaires : Roxane, toi et moi, on s’accroche un peu sur du très concret. Faut-il imposer une police particulière dans le texte ? Faut-il imposer une table des matières « à l’anglo-saxonne », en début de livre, en plus de la table des matières embarquée ? Faut-il imposer… Et c’est le rôle de l’éditeur qui se joue là. Quel est-il à l’heure du numérique, celle qui est à la fois après le livre mais qui garde encore un pied dans ce que tu appelles la métaphore du livre (et nous avons là un exemple précis de cette ambivalence) ?

Le problème posé par la table des matières est vite réglé : nous l’intégrons au texte, avant le contenu, à la fois car c’est une façon d’introduire les grandes orientations de ton raisonnement (important dans un essai, enjeu éditorial) mais également car cela permettra de l’inclure dans l’extrait gratuit des premières pages du livre que proposent les librairies numériques et les applications de lectures embarquées (enjeu marketing). L’autre dilemme est plus épineux, et plus central aussi. Il touche à la moelle du livre, et c’est finalement l’enjeu de ton travail : la mécanique du texte littéralement, ici la police d’écriture. Dans notre exemple actuel, un cas précis : laisser le plus de liberté possible au lecteur pour qu’il puisse la choisir. Il est là le premier pas pour s’éloigner de la métaphore du livre et véritablement entrer en numérique, cesser de concevoir le texte comme un objet fermé, qui suit un mouvement vertical (de l’éditeur vers le lecteur), mais comme un objet libre de s’ouvrir aux préférences et à l’imagination de chacun ?

 

Thierry Crouzet : Je suis d’abord un lecteur, et surtout un lecteur de textes numériques, sur liseuse depuis 2007. Dans La mécanique du texte, j’expose beaucoup de raisons qui me font préférer ce mode de lecture, mais l’une est très importante : le confort.

Je suis un maniaque des réglages typographiques. Mon premier livre de vulgarisation, publié en 1997, expliquait comment optimiser la typographie avec Word : la bonne taille, le bon interlignage, la bonne justification, les bonnes marges… Il se trouve que mes liseuses me permettent de choisir tout cela. Suivant les modèles, suivant les types d’écrans, il faut ajuster. Il n’existe pas un réglage universel.

Par exemple, je règle la typo en plus gros sur un iPad que sur un Kindle. À cause de la fatigue oculaire provoquée par un écran rétroéclairé. Idem, en fonction de la définition de l’écran, certaines typos passent mieux que d’autres, et ce n’est pas pour rien si Amazon, Apple, Google tentent de créer les typos idéales pour leurs appareils.

Toutes mes liseuses et tous mes logiciels de lecture sont donc réglés selon un compromis entre mon idéal personnel et des contraintes techniques. S’il y a une chose que je ne supporte pas, c’est de voir débouler un ebook qui dérègle mon bazar. Par exemple, en m’imposant sa police de caractères pour le texte principal, son interlignage, sa taille de caractère. Ça veut dire que pour le lire confortablement, je vais devoir commencer par tout rerégler. Ça me rend littéralement fou (surtout sur Kindle ou le réglage vaut pour tous les textes — et comme j’en change sans cesse, c’est insupportable).

Pourquoi ne pas prendre le texte tel quel ? C’est bien ce que nous faisons en papier. Parce que nous n’avons pas le choix ! Il est hors de question que dans le monde numérique je subisse les diktats d’un éditeur. Que je régresse en quelque sorte au monde prénumérique.

La plupart des éditeurs ne forcent rien dans leurs ebooks. Le texte principal s’affiche dans la police par défaut sélectionnée par la liseuse avec ses réglages par défaut. Alors je lis sans me poser la moindre question.

Est-ce un refus du travail de mise en page ? Non, bien au contraire. Le champ créatif est simplement en train de se déplacer. Par exemple, j’aime voir des typos originales dans les titres, les intertitres, les pages de garde. Aucun ebook n’est semblable à ce niveau. Beaucoup de détails peuvent être travaillés hors du texte courant.

Et puis tout un champ nouveau s’ouvre : celui de la navigation dont parle souvent Jiminy Panoz. Tu évoques le sommaire. Personnellement, ça m’ennuie de devoir le sauter avant de trouver le texte. Ça me retarde, d’autant que toutes les liseuses ont un bouton pour afficher le sommaire. Beaucoup de spécialistes des ebooks, les créateurs engagés dans la réflexion théorique, déconseillent de repousser le texte. Même d’un point de vue marketing, ce n’est pas une bonne idée.

Souvenez-vous des films. Avant, le générique était au début, ça n’en finissait plus avec des listes de noms épouvantables. Aujourd’hui, on simplifie ou scénarise l’introduction comme dans Game of Thrones, mais on n’assomme plus le spectateur avec du texte.

Le sommaire est un outil de navigation, rien de plus. Même dans les livres papier, on ne le met plus au début, sinon une version très compacte. Pour La mécanique du texte, il suffirait par exemple d’indiquer les titres de chapitre. Les intertitres, destinés à relancer l’attention du lecteur, n’ont rien à faire dans le sommaire d’introduction (mais doivent être présents dans le sommaire embarqué et, par défaut, invisible).

Nous entrons dans l’ère du responsive design. Il faut créer des contenus qui s’adaptent aux lecteurs et non qui les forcent à entrer dans un moule. L’éditeur conserve beaucoup d’espace pour glisser sa marque. Il ne faut simplement pas qu’il tente de le faire en utilisant les trucs des graphistes papier, la technique la plus élémentaire étant de choisir une typo pour le texte courant. C’est devenu, selon moi, un domaine non grata.

Je rêve de davantage de prises de risques. Par exemple, commencer un ebook par un véritable générique, enchaîner quelques images qui résument et donnent envie de lire… et pourquoi pas des images animées.

Dans l’idée de responsive design, il faut sans doute aussi penser plusieurs versions du livre. L’extrait à télécharger gratuitement doit commencer différemment, être plus vendeur, que celui acheté. Pour que tout cela ne soit pas trop compliqué à gérer pour le graphiste, il faut automatiser les conversions… c’est le code qui fait désormais la différence, plus la typo (code sans lequel il est inenvisageable de penser un ebook qui évolue dans le temps, ce qui pourtant devrait être sa propriété première).

 

GV : Nous sommes bien d’accord : le livre numérique doit s’intégrer à l’écosystème du lecteur et non l’inverse, c’est la raison pour laquelle nous ne bloquons jamais les polices d’écriture dans nos fichiers. Une police éditeur est définie mais c’est le réglage de l’appareil ou de l’application de lecture qui a la main sur l’affichage de la police. Par conséquent, si j’aime lire en Georgia et que les paramètres de ma liseuse me permettent de n’afficher que du Georgia, la police choisie lors de la fabrication du fichier sera remplacée par du Georgia. Mais, à la base, oui, il y aura eu un choix d’éditeur sur l’habillage du texte, l’identité graphique de la police.

Je ne t’apprends rien ici : la logique du flux que tu défends n’est pas transposable en totalité dans la métaphore du livre. Car nous sommes toujours dans la métaphore du livre lorsque nous construisons un epub (d’ailleurs nous le revendiquons). Tu l’écris toi-même dans La mécanique du texte : l’arrivée d’un nouveau média ne fait pas disparaître l’ancien. Bien sûr, la question du confort est centrale. Notre rôle d’éditeur, outre de défendre une littérature d’exigence en lien avec nos préoccupations, c’est d’offrir à nos lecteurs une expérience de lecture optimale, que ce soit dans le choix du format (et notamment papier ou numérique), dans le mode de distribution (à l’unité ou par abonnement) et dans l’interopérabilité de nos fichiers numériques en fonction des plateformes de lectures (appareils, applications) et dans le temps (l’entretien des fichiers afin qu’ils soient toujours lisibles, dans le futur, via des écosystèmes ou sur des machines qui n’ont pas encore été inventés). Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise approche : il y a un équilibre à tenir entre l’expérience de lecture et les choix éditoriaux qui sont faits, rappelons-le, dans le seul but de servir le texte lui-même (raison pour laquelle nous t’avons finalement suivi pour régler ce problème de police).

Entrer dans une logique de flux, c’est passionnant en soi, et ça se joue dès aujourd’hui, mais ça n’est pas éditer. On le voit dans cette image d’une structure d’une autre sorte que tu esquisses (et que tu avais en tête dès 2000) où, d’après toi, il fallait « accepter tous les textes, ne rien censurer, ouvrir les vannes du barrage ». Tu poursuis : « Je reprogramme mon générateur d’ebooks pour transformer simplement les textes soumis en livres numériques. » C’est une démarche fascinante, mais ce n’est pas une démarche d’éditeur. C’est construire via un algorithme une méthode automatisée de fabrication des fichiers textes. Ce n’est pas être l’éditeur du futur, c’est encore autre chose. Quelque chose de différent et qui n’avait pas été inventé auparavant, jusqu’à ce que Youtube applique ce concept à la vidéo.

Il existe aujourd’hui une plateforme dont on parle beaucoup, et dont tu es toi-même un utilisateur régulier, qui se rapproche de cette esquisse : c’est Wattpad. Wattpad a beau exploiter cette logique de flux, elle ne la met pas en pratique pour favoriser une expérience de lecture optimale où le confort de l’utilisateur serait au centre des préoccupations : elle la détourne pour l’enfermer dans son modèle d’application dédiée et verrouillée. Finalement, à l’heure du numérique, le seul laboratoire capable d’incarner ce que tu appelles la métaphore du blog, ne serait-ce pas le site web ? Il y a quelques années, Après le livre a été écrit par François Bon en suivant le squelette de Tiers Livre (chaque chapitre reprenant un article du site) ; on y pense souvent en lisant La mécanique du texte, le schéma emprunté étant bien celui de tes articles en ligne. Par conséquent, l’outil numéro un dont tu t’es servi pour l’écriture de ce texte, outre l’indispensable clavier et l’application de traitement de texte, n’est-ce pas le blog lui-même ?

 

TC : J’ai écrit La mécanique du texte parce qu’il me paraît fondamental de s’intéresser aux technologies d’écriture et de publication, surtout quand on est auteur, éditeur, bibliothécaire, et sans doute aussi un passionné de littérature.

Quand tu dis « nous ne bloquons jamais les polices d’écriture dans nos fichiers », tu évoques une possibilité qui n’existe pas dans le format epub 2. Il n’offre aucun moyen de dire dans le code qu’une police est facultative ou doit être remplacée par celle du lecteur s’il en a fait la demande. Ça ne fonctionne pas comme ça (parce que rien n’a été prévu en ce sens dans le standard v2 ou même v3 que je sache).

Soit on se contente de déclarer des polices génériques sérif ou sans-sérif et le logiciel de lecture les substitue par celles paramétrées par le lecteur (ce que je préfère comme je l’ai dit), soit on dit que le texte s’affiche dans une ou des polices embarquées dans l’ebook. Et donc, on impose par défaut son choix d’éditeur, comme on le fait sur le papier.

Bien sûr, rien n’est jamais bloqué dans le numérique. Il ne s’agit que d’un code qui peut être modifié, soit en mettant le main dans le cambouis et en modifiant la feuille de style, soit à l’aide de fonctions logicielles propres aux différentes liseuses. Problème : elles ne disposent pas toutes des mêmes possibilités.

Sur iBooks d’Apple, on peut remplacer la police originale de texte courant de l’éditeur par une des polices par défaut. Cela implique d’aller dans le menu, de forcer, de revenir. C’est assez facile, mais cette manipulation m’énerve les rares fois où je lis avec cette application.

Sur ordinateur, je lis plus souvent avec Calibre. Dans ce cas, remplacer la police originale est loin d’être évident (je viens de chercher durant cinq minutes sans trouver).

Pour lire sur Kindle, je convertis les fichiers epub avec Calibre avant de les transférer. Miracle, les polices éditeurs sont rarement prises en compte. Parfois, c’est moins évident. Si je prends Baleine Paysage de Maryse Hache édité par publie.net, il est tout simplement impossible de changer la police du corps de texte [Edit Roxane : sur Calibre seulement, sinon il est toujours possible de changer la typographie dans nos EPUB, de désactiver les polices éditeur, bref, de tout modifier, ou presque. Nous fournissons également des fichiers MOBI…][Mais non pas quand on envoie un epub vers un Kindle depuis Kalibre, c’est toujours une question de code.] (OK, je comprends le choix esthétique, reste que pour moi la lecture est pénible alors que le texte est sublime).

Donc trois liseuses, trois comportements différents. C’est naturel puisqu’un code interprète des fichiers XML et que le code n’est pas standardisé. Dans certains cas, l’éditeur peut imposer malgré lui ses choix et il me paraît malvenu d’imposer alors aux lecteurs de changer de logiciel pour qu’ils ne se voient pas imposer une typo (ce serait scabreux). Voilà pourquoi, quand je publie des epubs ou quand je les lis, je préfère toujours que la police de texte principal soit composée en sérif (le sérif choisi par le lecteur ou l’éditeur de logiciel de façon à optimiser la lecture sur son écran).

Mes raisons sont aussi très bêtement physiologiques. Je vieillis. Je vois moins bien. Certains corps de caractère et certaines polices me fatiguent et me rendent la lecture pénible. J’ai arrêté le papier en partie pour cette raison. Quand on m’impose une police, c’est comme si on voulait à tout prix me ramener au papier.

Il existe donc deux façons d’envisager les ebooks comme tu le soulignes, en les tirant vers la métaphore du papier, ou vers la métaphore du flux, procédé que j’évoque à la fin de mon essai et appelle p2pbook. On peut simuler cette seconde approche dès à présent en mettant sans cesse à jour les epub et les republiant dans le même rythme sur les plateformes. Je joue un peu à ça avec 1  minute en même temps que j’utilise Wattpad.

Deux mots sur Wattpad. Oui, c’est centralisé, propriétaire, oui l’ergonomie n’est pas parfaite, mais pas pire que sur la plupart des liseuses, oui on ne peut pas mettre de lien vers l’extérieur dans les textes et de ce fait les lecteurs sont enfermés, mais il faut regarder le côté positif : il y a des lecteurs, beaucoup de lecteurs, beaucoup plus que sur les blogs littéraires, beaucoup plus que n’importe où ailleurs dans le domaine du romanesque open source.

Wattpad génère du lectorat et rien ne nous empêche d’y publier des textes en Creative Commons et de les republier ailleurs en même temps, sur un blog, sur Facebook, en ebook. C’est ça le flux, laisser s’écouler les textes par toutes les métaphores possibles et ne pas les enfermer dans une seule, et surtout pas celle du blog ou du Web, un temps pensé par nous comme la solution universelle.

En réfléchissant à ces questions, j’ai avant tout compris qu’après le livre, il n’y avait pas le blog, ou même le Web, ou quoi que ce soit d’autre en particulier. Après le livre, il existe désormais une myriade de métaphores qui s’entrecroisent et je crois bien que nous ne sommes qu’au tout début de cette effloraison.

Je n’ai donc pas écrit La mécanique du texte selon la métaphore du blog.

1/ Parce que je n’ai rien publié au fil de l’eau, sinon en récupérant a posteriori quelques bouts de billets (bien moins de 10 % de l’ensemble du texte).

2/ Parce que je n’ai même pas discuté de ma thèse en ligne comme je le fais souvent dans d’autres cas. J’ai écrit selon l’ancienne métaphore du manuscrit modernisée par Ulysses et le Markdown. J’avais besoin de prendre de la distance, de plonger en moi, je n’avais pas envie que mes lecteurs se penchent sur mon travail. Je me suis installé dans un temps plus long, même si j’ai écrit le premier jet en à peine plus d’un mois.

 

GV : On touche là au problème le plus sensible s’agissant de la métaphore du flux : celle de la standardisation des contenus. Pour qu’un fichier soit lisible sur tous les appareils, dans tous les formats, en toute circonstance, nous devons au maximum exclure les anomalies et lisser la mise en page. Comme tu le disais un peu plus tôt, cela n’annihile pas pour autant notre liberté artistique ou notre créativité, mais dans le cas de certains genres cela peut parfois porter atteinte à l’existence même de textes qu’il est pourtant indispensable de défendre. L’exemple de Baleine paysage est typique (c’est un cas de poésie typographique : sans la police qui la compose, pas de Baleine paysage) : la poésie est difficilement soluble dans la métaphore du flux. On peut faire des choses fantastiques en numérique, que ce soit en web pur, voire sur des maquettes recherchées pour tablette en no-linear, mais une part de l’expérimentation littéraire est exclue de l’epub. Et c’est en partie pour ça que des éditeurs papier actuellement innovants et novateurs (je pense à Monsieur Toussaint Louverture, je pense au Nouvel Attila, je pense à Tristram, je pense à Cheyne) n’investissent pas ou peu le numérique. Ce n’est pas un objet que l’on construit, c’est un flux (très ? trop ?) normé. Essaye donc d’éditer La maison des feuilles ou un truc comme 79 carrés nuit blancs en numérique. À part à éditer des images fixes (donc faire du PDF) ou développer une application dédiée (donc impossible à verser dans le flux, car illisible de façon automatique sur tous les appareils), c’est impossible. Devrions-nous pour autant soustraire de nos horizons littéraires ces formes dérangeantes car techniquement hors normes ? Ce serait un comble pour tous ceux qui, comme nous, sont entrés en numérique en partie pour pouvoir proposer et porter ce que l’industrie du livre et les majors de l’édition papier ne propulsaient plus faute de rentabilité. Pour ça que je persiste à croire que le champ d’expérimentation est dans le web. Et, comme tu le dis très justement ici, que nous approchons d’un âge de la multiplicité, où les contenus seront disponibles en d’innombrables formes différentes, adaptées les unes des autres en permanence, dupliquées, transformées si besoin (ce n’est plus la métaphore du livre et, commercialement parlant, il faudra voir si on tend vers la métaphore du jeu vidéo où l’industrie a trouvé le parfait filon : te faire racheter le même produit, parfois même à de très courts intervalles, plusieurs fois). L’epub lui-même, sa forme, ne serait plus alors qu’une option parmi tant d’autres (et non le format universel, le fameux « mp3 du livre » qu’on a voulu nous vendre à ses débuts), une coquille prête à recevoir en intraveineuse la transfusion du texte sec, laissé nu, sans code, et proposé librement par exemple sur le site de l’auteur (à supposer pour cela que les outils d’encodage automatique soient performants, on n’y est pas encore aujourd’hui). C’est déjà le cas sur certains types de publications bien précises (recherche, essais, matière qui pour la plupart tournent autour du numérique et/ou des licences libres), et on voit par ailleurs que cela n’empêche pas en parallèle une diffusion commerciale des textes.

Ce qui se produit avec Wattpad est intéressant, car comme tu l’as écrit dans l’une de tes analyses, c’est un outil qui renverse l’écueil majeur de la lecture sur blog ou sur site où l’attention est concentrée sur les derniers billets parus, et où la durée de vie d’un article est relativement courte. Sur Wattpad, c’est l’inverse : le format des textes par épisode invite (et incite) un nouveau lecteur à passer nécessairement par une sorte de homepage du texte : sa première page ou son premier chapitre. Mais, pour le coup, dans la forme (et non dans la diffusion), nous sommes encore dans la métaphore du livre, et si ton expérience 1 minute la déborde, c’est d’abord dû à son dispositif, pas vraiment à l’outil lui-même.

L’outil est important dans La mécanique du texte : tu y abordes souvent les préférences des auteurs, leurs manies (le mot est cité), leurs habitudes, et les répercussions sur leur travail ou sur leur écriture. C’est d’autant plus intriguant que c’est une question que l’on aborde peu. Mais ne crois-tu pas que, de la même façon que la multiplicité des supports change notre rapport à la lecture, la multiplicité des outils d’écriture bouscule également notre façon de concevoir l’acte d’écrire ? Exemple classique : je prends en note une idée sur mon téléphone, je la récupère plus tard sur mon ordinateur, je la passe sur mon site web pour publication, je la récupère sur Ulysses pour la compiler avec d’autres textes de la série, et l’ensemble je le rebascule sur un traitement de texte pour l’éditer, avant de l’encapsuler dans un epub pour le distribuer. Ce n’est donc plus l’outil mais la chaîne d’outils qui influence (et éventuellement bouscule) le processus d’écriture ?

 

TC : Tu soulèves une question importante. La forme doit-elle être soluble dans le flux ? Je pense tout simplement qu’il faut aujourd’hui penser des formes pour le flux. Que Mallarmé ne soit pas soluble dans le flux, c’est très bien, très important. Mais quand des œuvres d’aujourd’hui ne le sont pas, ce doit être par rejet volontaire de ce flux, un choix politique et esthétique, qui pour être pleinement assumé doit impliquer une profonde compréhension du flux, car on ne peut critiquer que ce qu’on connaît vraiment.

N’oublions pas que les œuvres des poètes attachés au papier ont le plus souvent été maquettées avec des logiciels et envoyées à l’imprimeur en PDF (OK, il existe encore des gens qui composent comme Mallarmé comme il existe encore des gens qui écoutent la musique sur gramophone). Nombre des expérimentations graphiques sur papier d’aujourd’hui seraient impossibles sans le code, donc sans la proximité dangereusement séductrice du flux. La plupart des gens ne vont pas plus loin par ignorance ou parce qu’ils refusent de devenir codeurs, refusent d’apprendre l’écriture de notre temps.

Que des poètes attachés au papier exigent de publier des ebooks avec toutes les contraintes du papier me paraît un combat d’arrière-garde. Ils cherchent simplement à perpétuer ce qui se faisait et refusent d’envisager une poésie qui adopte la forme du flux. C’est pourtant un champ immense d’expérimentation.

En fait, on peut porter toutes les œuvres dans le flux ou presque, surtout si elles restent visuelles et sonores, même Mallarmé et toutes les œuvres que tu évoques, parce que le flux c’est le code. Tu parles d’applications spécifiques, mais oui, du code pour rendre telle ou telle œuvre, rien de contre nature à ça, bien au contraire. Le code, lui, coule d’une machine à une autre, d’un appareil à un autre. Adapter les œuvres au flux est souvent impossible pour les gens qui ne codent pas et utilisent des logiciels qui codent pour eux.

Créer des ebooks avec Sigil ou InDesign, ça ne permet que de faire de l’homothétique amélioré. Avec du HTML5 et JavaScript écrit en dur avec un éditeur de texte, on libère la créativité graphique tout en démultipliant la portabilité. Il faut juste apprendre à programmer. Le flux est ouvert pour qui en parle la langue.

Le Web, lui, n’est qu’un code possible, qu’un support possible pour le code. Le Web n’est déjà plus l’endroit où les gens passent le plus de temps en ligne. Et si tu enlèves au Web les univers de plus en plus clos comme Facebook, il ne reste qu’une île de l’univers numérique. C’est le code qui est central, c’est lui qui est flux, c’est lui qu’il faut suivre pour habiter le flux.

Pas de support universel, pas de lieu universel, même pas de code universel. C’est ça le propre de notre temps. Une totale décentralisation. Une explosion des possibilités. Ça me fiche parfois la trouille. J’ai parfois la nostalgie d’une époque où c’était plus simple. Tu étais admis à Saint-Germain-des-Prés et tu étais écrivain. C’est terminé. Le Web n’est pas notre Saint-Germain.

La démultiplication des lieux s’accompagne d’une démultiplication des outils (et des codes). De la même façon, pour les mêmes raisons, nous ne pouvons plus nous contenter d’un seul outil. Nous en changeons en fonction des circonstances, des appareils, de nos états d’âme. Nous les branchons les uns sur les autres. Nous autres écrivains ressemblons de plus en plus aux plasticiens. Jusqu’à présent, nous ne travaillions qu’avec un crayon noir. Désormais, nous ajoutons la couleur, la peinture, les collages…

Je crois qu’il ne vaut mieux pas parler de chaîne. Déjà par référence à l’asservissement, aussi pour éviter la métaphore des maillons attachés les uns aux autres linéairement. Cette image ne colle pas avec la complexité. On peut parler de grillage, quoi que trop réducteur, ou plutôt de matrice ou de réseau. Les possibilités sont infinies. Deux auteurs, pour peu qu’ils soient curieux, n’exploiteront jamais les mêmes.

Il faudrait classifier les auteurs en fonction de leurs outils. Créer des ensembles. Estimer leurs points d’intersection ou de divergence. Les universitaires vont avoir du travail. Ils feront apparaître des familles et des connexions encore insoupçonnées. On pourrait s’amuser à commencer cette étude par un sondage : listez vos dix outils d’écriture de prédilection par ordre d’importance, pour moi : Search, Ulysses, PHP, Antidote, WordPress, Google Earth, Word, Excel, iThought, IFTTT. Mais à chacun la sienne.

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