Thierry Crouzet

Résistants

Il tue par vengeance. Elle le pourchasse par amour de l’humanité.

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Épisode 1 — Paradise

Résistants 1/1

— À terre !

Ils hurlent tous à la fois, avec des voix exagérément graves. Des hommes en combinaison jaune chargés de blocs d’oxygène, genre astronautes en sortie autour de la station spatiale internationale. Des drones de combat sifflent au-dessus de leur tête et amplifient leurs paroles. Impossible de voir leur visage derrière les visières fumées, impossible de repérer la moindre parcelle de leur peau, impossible de manquer les gueules noires des pistolets mitrailleurs avec lesquels ils renforcent leurs gestes.

— À terre !

Un ordre qui n’a aucun sens sur un bateau. Cyder reste bouche bée, les mains tendues devant elle. Les pseudo astronautes paraissent tout aussi surpris de se retrouver face à une nana en tenue bien peu protocolaire : des tongs roses, une chaînette en or à la cheville gauche, un cropped short minimaliste, un haut de maillot à demi déboîté de sa poitrine, des coulures de mascara sur les paupières, un crayon à papier planté de guingois dans ses cheveux retenus en chignon informe. Le moment de sidération ne dure pas. Les costauds encerclent Cyder, lui désignent de leurs armes le revêtement gris du pad où ils viennent de se poser avec leur hybride.

— Couchez-vous !

L’un des gars s’approche, plus grand que les autres. Elle se reflète toute tordue dans sa visière, son négligé amplifié jusqu’au ridicule. L’astronaute fait cliqueter son pistolet comme pour dire je pourrais bien te le vider dans les tripes. Il ne plaisante pas.

— Ça suffit. À terre.

Il la pousse en lui enfonçant le bout de son canon entre les omoplates. Elle tombe à genoux. Il lui écrase les fesses d’un pied, plaquant en même temps ses cuisses nues contre la tôle chauffée à blanc par le soleil des Bahamas. Elle crie de rage plus que de douleur. Il appuie plus fort tel un cuisinier sur une entrecôte pour mieux la griller. Il lui saisit les bras, les croise dans son dos avec violence, les menotte. Cyder repose une joue contre le sol. Les jambes des astronautes courent en tous sens sur le fond bleu de la mer, avec à l’horizon le chapelet d’îles de l’atoll de Black Point. Certains hommes transportent des valises en aluminium, d’autres des instruments à la fonction inconnue.

Une silhouette corpulente s’avance.

— Vous êtes malade ?

Cyder secoue la tête. Il se penche sur elle, la soulève par les menottes et la redresse. Il plaque sa visière contre son visage. Il la fixe dans les yeux, puis pointe vers elle un capteur, du type des radars portables utilisés par les flics.

— Votre nom ?

Elle hurle :

— C’est important ?

— Votre nom ?

— Ce n’est pas moi le problème. Vous perdez du temps.

— Vous fichez quoi sur le Paradise ?

— Je suis une des soixante-douze vierges de Milton Roy.

— J’ai le droit de vous descendre. Vous n’avez pas compris ?

— Moi, j’attendais des secours, pas des couillons de mercenaires.

Il se tourne vers ses acolytes :

— Embarquez-la.

On la traîne vers l’hybride au fuselage noir, une grosse mouche à quadruple réacteur. On la pousse à l’intérieur sans ménagement. On la fait asseoir tout au fond contre un hublot pendant que les astronautes grimpent derrière elle avec à leur suite la flotte de drones. Ces insectes s’aimantent au plafond et la dévisagent avec leur caméra.

— Vous voulez mon portrait ?

Les réacteurs vrombissent. L’hybride bondit à la verticale. Le pad d’atterrissage s’amenuise et bientôt le Paradise n’est pas plus grand qu’un vulgaire modèle réduit pour enfant.

— Vous abandonnez les autres passagers ?

Cyder observe les visières fumées, les pistolets mitrailleurs, les valises en aluminium, dont certaines paraissent isothermes.

— Ils ont besoin d’aide.

Précision inutile. Une explosion retentit. Son souffle secoue la carlingue. Cyder se colle au hublot. Il ne reste du bateau que quelques débris éparpillés à la surface de la mer.


Trente-six heures plus tôt. Après le dîner, après la fête, après le bain de minuit et les parties de strip-poker, les invités de Milton Roy regagnent leur cabine, rarement seuls. Enfin libérés de leur service, Cyder et Yash sirotent un mojito sur la plage arrière du Paradise, les pieds dans l’eau immobile. Au loin scintillent les lumières de Nassau avec en évidence les tours rococo de l’Atlantis Resort autour desquelles bourdonne une nuée de drones publicitaires. Par moment, des lasers sculptent le logo Red Bull entre les étoiles.

Cyder a rencontré Yash à Miami, lors de leur embarquement sur le Paradise. C’était aussi pour lui sa première mission à bord, un job d’été dans le rôle du parfait marmiton prêt à répondre à toutes les sollicitations, sauf sexuelles ; clause stipulée dans le contrat.

Yash est le candidat parfait pour travailler sur le yacht d’un milliardaire. Il glisse sa silhouette diaphane entre les invités sans que personne ne le remarque. Il est originaire d’Inde, ce qui explique sa peau mate et ses cheveux noirs d’encre. Il étudie l’informatique au MIT. Cyder aurait pu le croiser cent fois à Cambridge durant ses années de premed, lui aussi étant un habitué du pub chez Charlies sur Harvard Square.

Depuis le début du voyage, ils n’ont pas eu l’occasion d’échanger plus de quelques sourires. Les invités de Milton Roy enchaînent les fêtes. Difficiles de les imaginer en généticiens, investisseurs, entrepreneurs ou biohackers. Ils abandonnent toute retenue. Ils boivent, organisent des duels sur le holo de bord, se jettent à la mer, se poursuivent en jet-sous-marin et couchent ensemble sans qu’aucune notion de couple soit à prendre en compte. Heureusement, après trois jours de chaos, ils éprouvent le besoin de souffler.

— Yash, tu as l’air triste ce soir.

— Je me sens bien à côté de toi.

Cyder fronce les sourcils.

— Tu me dragues, là ? J’ai plus de force moi, ils m’épuisent tous ces toubibs. Je me suis fait embaucher pour me faire des relations avant d’attaquer médecine à Harvard et je passe mon temps à éviter de me faire tripoter.

Yash lève une main pour l’arrêter.

— C’est toujours comme ça. Je dis un truc sympa à une fille et elle croit que je la drague.

— Parce que tu ne me dragues pas ?

— Ben non. Je suis pas comme ça.

— Tu es comment alors ? Je ne te plais pas ?

— Au contraire.

— Mais tu ne me dragues pas ?

Il secoue la tête.

— Cyder, tu m’embrouilles. Tu veux que je te drague ou pas ? J’aime pas les situations compliquées.

— Je vais pas t’inviter dans ma cabine, là tout de suite, juste parce que tu es confus.

Cyder vide son mojito dans la mer.

— J’arrête de boire, sinon je vais dérailler.

Yash esquisse un rire puis il part dans une quinte de toux. Cyder lui tapote le dos pour l’aider à reprendre son souffle.

— Yash, on dirait que tu as une bronchite.

— T’inquiète, c’est un truc chronique, parfois ça se réveille.

— Ne bouge pas. Je vais te préparer un grog.

Elle se précipite vers le pont supérieur et le bar. Pendant que la bouilloire ronronne, elle choisit un beau citron de Floride qu’elle presse, verse dans un mug où elle ajoute du miel, beaucoup rhum et peu d’eau bouillante. Sur la tranche du mug, elle enfourche un quartier d’orange.

— Cyder, c’est toi qui veux me saouler, maintenant.

Elle rit tout en mordant le reste de l’orange à pleines dents.

— Tu devrais faire comme moi, manger beaucoup de fruits. C’est bon pour le système immunitaire. Tu dois me prendre pour une nouille. À peine tu tousses, je cours te préparer une recette de grand-mère. Une caricature de bonne femme. J’aurais dû finir le mojito.

Elle s’empare du mug de Yash et le vide d’un trait.

— Encore deux ou trois et je te fais un strip-tease.

Yash se redresse sans crier gare.

— Économise-toi pour demain, je vais me coucher. Salut.

Il se tourne et disparaît vers les cabines.

— J’ai été trop directe ou quoi ?

Bien sûr, il ne répond pas. Il est plus que strange ce mec.


Le lendemain, Yash enchaîne les quintes de toux. Cyder essaie de lui parler, mais il la fuit jusqu’à ce qu’il ne puisse plus l’éviter.

— Yash, je t’ai choqué ?

— Suis pas d’humeur.

— Tu devrais consulter le professeur Warwick. C’est un des meilleurs toubibs de New York.

— Je déteste ces gens. Tous des profiteurs, des exploiteurs, des parasites. Regarde-les. Puis, quand on est vraiment malade, ils nous laissent crever.

— Pourquoi tu les détestes ? Pour leur fric ?

— Cyder, arrêtons là.

— C’est absurde. Moi, je veux devenir médecin.

— Alors bonne chance.

Il s’éloigne en se raclant la gorge. Peut-être est-il plus atteint qu’il ne le prétend. Ses yeux brillent. Il a de la fièvre. C’est la seule explication. Cyder ne peut en imaginer une autre. Un nouveau toussotement l’incite à se retourner. Cette fois, c’est un boursicoteur de Wall Street, encore affublé de son costume. Il transpire à grosses gouttes. Il ne paraît pas très bien. Il claque même des dents. Cyder l’installe sur un transat et court appeler à la rescousse le professeur Warwick. Il ausculte le malade, lui prend la température, la tension, écoute sa respiration. Il finit par lâcher un diagnostic :

— Je parierais pour une grippe, mais il faut s’en assurer.

Une heure plus tard, un hélicoptère récupère le malade pour le transporter jusqu’au Princess Margaret Hospital de Nassau. Après cette mésaventure, personne n’a envie de s’amuser. Les invités discutent à voix feutrées, d’autres s’enferment dans leur cabine.

Le soir venu, Cyder se retrouve seule sur la plage arrière du Paradise. Elle pense à ses quatre années de premed pour enfin arracher son inscription à la Harvard Medical School. À 22 ans, elle sera une des plus jeunes étudiantes, aussi la moins fortunée. Depuis la mort de ses parents, elle vivote à l’aide de bourses et d’une multitude de petits boulots.

Des clapotis attirent son attention vers la mer. Un dauphin peut-être. Une onde noire se glisse dans le halo des lumières de bord. Une tête un peu trop humaine. C’est Yash. Il hisse son ombre chinoise sur la plage arrière. Cyder remarque un tatouage sur son épaule gauche : un chat assis sur les fesses, stylisé à l’égyptienne.

— C’est un mâle ou une femelle ?

Yash lui envoie un baiser de la main et poursuit son chemin sans répondre. Ce garçon est un total mystère.

Cyder s’enroule dans une serviette. Elle revoit la silhouette de Yash, longiligne, mais tendue par des muscles fuselés, des muscles de nageur surentraîné, une constitution robuste qui ne colle pas avec le personnage, toujours à esquiver au lieu d’affirmer sa puissance comme le ferait tout bon mâle immature. Elle s’imagine dans ses bras. Une pensée de princesse attardée. Pas facile de jouer sans cesse la fille tip top que rien n’impressionne ni ne choque.

Elle s’endort sur cette pensée et le soleil la réveille en sursaut, à neuf heures du matin. D’habitude, la plupart des invités prennent déjà leur petit déjeuner. Personne ne travaille dans la cuisine. Elle descend vers les cabines. Les passagers toussent. C’est un véritable concert. Elle frappe à une porte au hasard.

Un grognement lui répond. Elle ouvre. La femme est nue sur le lit, repliée en position fœtale, les cuisses griffées au sang par ses propres mains. L’homme est assis en face dans un fauteuil club, les yeux vitreux, les jambes écartées, le sexe indéfiniment rabougri, vidé de toute force. Cyder court vers la chambre du professeur Warwick. Elle tambourine. Comme il ne se manifeste pas, elle entre et le découvre à demi inconscient dans sa baignoire.

Une épidémie !

Cyder remonte vers le poste de pilotage pour appeler à l’aide. Yash se tient devant la radio, micro en main :

— Envoyez les secours, au plus vite.

Il raccroche et se tourne vers elle.

— Tu n’es pas malade ?

Elle secoue la tête.

— C’est une bonne chose. Un hybride arrivera bientôt. Attends-le sur le pont pendant que je distribue de l’aspirine à nos malades.

Elle ne bouge pas.

— Yash, je préfère distribuer l’aspirine.

— J’ai pas envie que tu sois contaminée.

— Et toi ?

— Pour moi, il est déjà trop tard.

Il tousse, pour justifier son affirmation. Tout en l’observant, elle rassemble ses cheveux en une grosse boule informe dans laquelle elle plante un crayon de papier qu’elle ramasse sur le bureau. Au passage, elle tend la main vers le front de Yash pour lui prendre la température. Il la repousse violemment et disparaît vers les cabines. Elle n’y comprend rien. Elle enfile des tongs pour ne pas se cramer les pieds et grimpe jusqu’au pad d’atterrissage. Quand l’hybride pointe à l’horizon, elle lui fait de grands signes, inconsciemment inspirée par ceux des rescapés sur les îles désertes.


Moins de quinze minutes plus tard.

— Vous les avez tous tués !

L’hybride survole à basse altitude les débris du yacht de Milton Roy. Personne n’a pu survivre à l’explosion.

— Dites-moi que je fais un mauvais rêve ?

Le plus corpulent des astronautes se tourne vers Cyder.

— C’est toi qui poses les questions maintenant ?

Elle hausse les épaules. Pour une raison incompréhensible, Il juge bon de s’expliquer :

— On ne pouvait plus rien pour eux. Ils ont été empoisonnés par une bactérie qui résiste à tous les antibiotiques connus. En plus d’être condamnés, ils n’allaient pas tarder à devenir contagieux. Le gars qui est arrivé à l’hôpital de Nassau hier était déjà bien mûr.

Cyder ne manque pas de saisir le changement de ton du capitaine de la bande, plus respectueux, un rien tremblotant, peut-être effrayé. Un contrecoup de la décharge d’adrénaline ? Il débite sa justification avec l’automatisme que confère un long entraînement :

— Le sacrifice de quelques-uns s’impose parfois pour le bénéfice de tous.

— Bull shit !

Cyder le regarde avec mépris.

— C’était à eux de choisir. Et puis Yash, il n’était pas vraiment malade.

— Yash ?

— Le garçon qui bossait avec moi sur le Paradise.

— Un grand, mince, peau mâte, beau gosse discret, avec un chat tatoué sur l’épaule gauche ?

Elle approuve. Il se balance un coup de poing furieux sur la carlingue.

— J’en étais sûr.

Cyder remonte ses genoux contre sa poitrine, elle enroule ses bras autour de ses jambes, elle frissonne.

— Ton Yash est un infecteur.

— Du calme. Je le connais à peine. C’est quoi cette histoire d’infecteur ?

— Il nous prévient toujours quand il frappe. Il a besoin d’un bon nettoyage après son passage. Nous supposons qu’il ne souhaite pas que la contamination se propage.

— Il m’a épargnée ?

— Impossible. Il a projeté des spores de New Anthrax métallo-bêta-lactamase dans tout le bateau. C’est sa signature.

— Mais alors ? Pourquoi je ne suis pas malade ?

— Tu es résistante.

— Résistante ?

— La première que nous rencontrons.

Cyder comprend soudain que le capitaine a peur d’elle.

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