Thierry Crouzet

Présidentielle, piège à cons

Politique 2.0 6/87

Nos systèmes démocratiques sont entrés dans un âge de totale imprévisibilité. Tout semble possible. Le Brexit l’a emporté, Trump l’a emporté, Le Pen pourrait l’emporter, ou bien Macron, ou même Fillon malgré ses casseroles. Cette imprévisibilité devrait me réjouir. Elle indique que la complexité de nos sociétés augmente, notamment sous l’effet des réseaux sociaux, et du Net en général. Et davantage de complexité, c’est mécaniquement moins de coercition, donc davantage de liberté. Mais, bien sûr, la réaction se fait immédiatement sentir, d’où le Brexit, Trump, peut-être Le Pen.

La complexité et l’imprévisibilité n’ont pas pour vertu d’être rassurantes. Plus rien n’est écrit, l’avenir se brouille, c’est le prix à payer quand des citoyens libres cohabitent, avec le risque qu’ils se saisissent de leur liberté pour réagir comme un seul homme, ce qui démontrerait qu’ils n’étaient pas libres, car la liberté implique la pluralité des opinions.

Malheureusement, une élection augmente ce risque, elle offre même ses conditions de possibilité. Elle ne nous permet pas de juger du degré de liberté d’une population puisqu’elle nous impose un choix limité, et qui se resserre ridiculement lors d’une présidentielle, jusqu’à n’opposer que deux figures tutélaires. Un citoyen libre ne peut pas participer à ce jeu qui nie sa liberté de choix, et il ne peut que l’exprimer dans l’abstention, qui recouvre tous les autres choix possibles.

Cette prise de conscience devrait nous inciter à réviser la démocratie, à l’adapter à la complexité qui est désormais la nôtre, notamment en dépassant le vote, de toute évidence par trop simpliste… et autorisant l’émergence des figures ou des idées les plus absurdes, voire les plus dangereuses pour nous tous (c’est d’autant plus possible quand le monde est complexe et que le hasard bat les cartes).

Les symptômes de la crise de régime me font mal aux yeux. En France, Fillon, Macron, Bayrou, Le Pen… se revendiquent chrétiens, Macron allant jusqu’à revendiquer la figure christique et mystique, une mystique que Bayrou lui aussi a jadis revendiquée. Que signifie la réémergence du religieux en politique ? On pourrait voir un simple désir marketing destiné à séduire ceux que l’Islam effraie. Je crois au contraire que nous assistons à un mouvement de radicalisation, que le radicalisme islamique n’a fait que préfigurer.

Le besoin d’invoquer Dieu, donc une nouvelle figure tutélaire, c’est le rêve d’un retour à l’ordre ancien, à celui d’une société hiérarchique et ordonnée où chacun aurait une place bien précise. C’est un mouvement contre la complexité, contre la liberté, c’est une réaction viscérale contre les changements que traverse le monde. Je ne peux pas m’en réjouir. J’ai peur et je n’ai guère de moyen de m’y opposer, surtout pas avec le vote qui est fait pour renforcer ce modèle, qui l’encourage en étouffant les alternatives pluralistes.

Je pourrais me rassurer en me disant qu’une élection n’a jamais rien changé. C’est vrai tant qu’il existe un équilibre entre le peuple et ses représentants. Cela cesse quand le représentant se revendique de Dieu et de son pouvoir. Nous assistons donc à une bataille entre ceux qui jouent le jeu de l’élection et ceux qui le refusent. Plus de gens voteront, plus ceux qui rêvent d’une société pluraliste seront en danger, et avec eux leurs idées.

Je vais vous faire une confidence. Quand Macron a créé son mouvement, j’ai envoyé un mail à son site, pour essayer de m’en rapprocher, pour essayer de comprendre ce qu’il y avait derrière le personnage, pour essayer de relancer ce que nous autres blogueurs du mouvement Freemen avions fait en 2007 avec François Bayrou. Prendre un outsider, tenter de l’amener dans la lumière, pour au passage lui glisser de véritables idées réformatrices. Un espoir vain, auquel nous ne croyions pas, mais c’était un jeu assez agréable, bien que finalement assez futile, comme l’élection elle-même.

J’ai finalement reçu une réponse où on me conseillait d’adhérer au mouvement de Macron et de m’impliquer au niveau local. Ce simple mail me démontrait qu’une équipe était déjà structurée, fermée, et surtout avec l’inconscience de la complexité propre au Web. Le seul désir étant de prendre le pouvoir, et d’écarter ceux susceptibles de s’en approcher. C’était en soi une très mauvaise nouvelle. Le jeune outsider, trop nouveau pour avoir accumulé les casseroles, étaient en train de créer une force identique à celle de ses adversaires. J’avais la preuve que cette élection ne se serait pas subjuguée, mais soumise aux éternelles guéguerres.

Je regarde tout ça avec un sourire amer. La façon de Fillon de s’accrocher à la rampe ne fait que démontrer la volonté de puissance de ces personnages qui se présentent à une présidentielle. Elle devrait suffire à nous décourager de voter. Quand on se sent investi d’un pouvoir, on manque vite de lucidité.