Thierry Crouzet

Interview BFM

J’ai été interviewé par Hedwige Chevrillon lors du 12-15 de BFM. Mon attachée de presse m’avait dit: « Tu verras c’est cool, elle va te laisser raconter ton truc, elle n’aura pas lu ton livre. » J’arrive donc avec un esprit bon enfant et me voilà bombardé de questions, sans avoir le temps de vraiment répondre à aucune. Maintenant, je vais essayer de réécrire mes réponses qui ne furent pas forcément pertinentes.

— Qu’est-ce qu’un connecteur ?

— Un connecteur n’est pas une chose, ce n’est pas une fiche électrique, mais une personne qui change le monde. Un connecteur n’est pas un fou d’internet mais plutôt quelqu’un qui se connecte à d’autres personnes, peu importe le moyen, et qui, avec elles, créent un réseau social d’une complexité jusqu’à ce jour inégalée.

— Vous dites que les gens qui ont fait mai 68 ont l’impression d’avoir changé le monde mais vous, qui êtes né après, dans les années 60, vous avez l’impression d’avoir changé le monde à votre façon. Vous dites : La révolution des connecteurs a commencé. Alors en quoi ça a changé le monde selon vous ?

— La révolution a commencé mais elle n’est pas terminée. Ça n’a pas changé le monde, nous sommes en train de le changer. En quoi ? Nous découvrons que la démocratie peut se passer d’élus. Nous découvrons que nous n’avons plus besoin d’obtenir des diplômes pour mener une vie professionnelle passionnante. Nous découvrons que la notion de travail doit être totalement revisitée. Nous découvrons que manifester ne sert plus à rien. Toutes nos découvertes sont radicales par rapport à celles de mai 68.

— Vous dites qu’on n’a plus besoin de voter. Alors évidemment vous pouvez imaginer que je ne suis pas d’accord avec vous. Mais on y reviendra.

— Non, parlons en tout de suite, c’est très important. Pouvez-vous imaginer une démocratie sans élection ? D’après ce que vous me dites, non. Vous pensez sans doute que ce serait l’anarchie. Nous autres connecteurs avons découvert que les hommes avaient le pouvoir de s’auto-organiser une fois qu’ils sont interconnectés. Ils n’ont alors plus besoin de chef, donc plus aucune raison de voter. Ils vivent toujours dans une démocratie mais une démocratie sans représentation, ou plutôt, une démocratie représentée par tous les citoyens.

Nous n’avons plus besoin d’intermédiaires pour nous exprimer et pour agir. D’une certaine manière, internet fonctionne de cette façon. Nous avons la preuve que ça peut marcher. La démocratie internet s’étend à la planète, elle lie des millions de gens et constitue aujourd’hui un immense espace tant financier que culturel.

— Restons sur ce qu’est un connecteur et comment il crée une nouvelle planète, une nouvelle façon de penser, une nouvelle façon d’agir – parce que c’est ça qu’il y a derrière. Est-ce que je suis un connecteur (ou une connectrice) moi qui passe ma journée derrnière un écran ?

— Non. Vous le serez quand vous serez persuadée que la démocratie peut se passer d’élus, quand vous vous sentirez capable d’agir par vous-même et non plus par l’intermédiaire de ces mêmes élus.

— Vous voulez dire que c’est un état d’esprit ? Un connecteur ne serait pas uniquement un shooté de la high-tech. C’est au delà de ça, c’est une mentalité, un état d’esprit qu’on retrouve en France en Chine, n’importe où… Il n’y a pas de frontières ?

— Internet nous a permis de dépasser les frontières. Maintenant, il existe des connecteurs qui n’utilisent jamais un ordinateur. Dans mon livre, je donne l’exemple des chauffeurs de bétonneuse mexicains qui gèrent eux-mêmes leur planning et livrent presque toujours à l’heure alors que leurs concurrents, sous les ordres de petits chefs, n’y arrivent jamais.

— Vous dites on n’a pas conscience d’être un connecteur – mais malgré tout ce sont des gens qui, à travers cette volonté de se connecter pendant des heures, ont quand même envie de faire avancer quelque chose – alors peut-on définir ce quelque chose ?

— Cette chose, c’est la société tout simplement. Son organisation va changer de visage dans les années qui arrivent. C’est une des plus grandes révolutions dans l’histoire des hommes, peut-être aussi capitale que l’abandon du nomadisme.

Vous parlez d’heures que nous passerions connectés. Qui parle d’heures ! Un connecteur est continuellement connecté avec ses amis réels ou virtuels, avec la nature, avec toute chose. Être connecté, c’est savoir que ce que je fais va influencer ce que vont faire les autres et ainsi de suite. Être connecteur, c’est sans cesse penser que tout est lié.

— Ça n’est pas un groupe constitué, mais en même temps ce n’est pas de l’individualisme, c’est vous-même qui le dites.

— Nous pouvons nous interconnecter et dessiner un réseau qui nous dépasse sans pour autant que ce réseau porte le nom d’un parti. C’est d’autant plus impossible que des dizaines de réseaux s’interpénètrent. Dans le monde des connecteurs, il n’y a pas de cases où ranger les gens, il n’y a que des hommes et des femmes libres.

— Vous ne votez pas, vous n’étudiez pas, vous ne travaillez pas… Comment avez-vous pris conscience qu’il y avait quelque chose de nouveau, une nouvelle démocratie qui était en marche, la démocratie des connecteurs ?

— Nous n’avons pas voté pour internet et nous avons internet. Nous avons compris que nous pouvions organiser la société différemment parce que nous avons déjà créé une nouvelle société. Nous voulons reprendre un modèle qui marche, qui marche d’ailleurs si bien que la nature l’exploite depuis la nuit de temps.

— Quel genre de structure nouvelle va-t-on créer ? Quelque part vous faites quand même de la politique ! Vous préférez votre forme de politique aux autres – certains font des révolutions trotskistes, maoïstes, vous vous faites une révolution des connecteurs. Donc vous faites de la politique.

— Organiser la société pour la rendre plus harmonieuse, oui c’est de la politique, mais de la politique sans parti, sans programme structuré, sans pensée unique, sans leader…

— Vous réinventez un monde qui a les mêmes repères que le monde dans lequel on vit actuellement – vous parlez d’études, de politique… Ce n’est pas un monde qui se déconnecte complètement des systèmes actuels.

— Les connecteurs construisent l’avenir à partir du présent, ils ne sont pas en rupture. Ils ne rejettent pas la démocratie, ils pensent que nous pouvons en inventer une autre. Et ils ont des solutions, ils ne se contentent pas de rêver, des solutions qui, en plus, ont fait leur preuve mais que les politiques officiels ne peuvent pas entendre car sinon ils scieraient la branche sur laquelle ils sont assis.

— Qui sont les plus grands connecteurs selon vous ? Y a-t-il une hiérarchie des connecteurs ?

— Comme nous pensons que la société peut très bien fonctionner sans autorité centrale, nous n’avons pas besoin de leader. Il existe toutefois des gens plus connectés que d’autres. En France, nous avons en ce moment Loïc Le Meur qui fait beaucoup parler de lui. C’est un influenceur mais en aucune manière le patron des connecteurs. Tout au plus il peut parfois parler en leur nom.

— C’est absurde de ne pas étudier. On ne serait même pas capable de taper sur un clavier, de parler français… c’est quand même la plus grande indépendance, non, d’être cultivé ?

— Je ne vois pas de rapport entre être cultivé et avoir fait des études. Je connais des polytechniciens moins cultivés que des ouvriers. Quand je dis que les connecteurs n’étudient pas, je sous entend qu’ils n’étudient pas comme on le fait habituellement, c’est-à-dire en passant des diplômes. Au contraire, ils amassent des connaissances au fil de leur vie et se créent des cursus sur mesure.

— Ne pas avoir tous les mêmes diplômes, cursus… c’est l’individualisme poussé à l’extrême ?

— Mais non puisque c’est pour interagir. Si je ne ressemble pas à mon interlocuteur, nos échanges seront plus enrichissants. Plus nous différons les uns des autres, plus nous avons intérêt à rencontrer les autres, car ils représentent la surprise.

— Ce qui est intéressant, et un peu bizarre, peut être, c’est que vous ne croyez plus du tout dans l’intérêt collectif, qui façonne une démocratie comme la France (au contraire) – ben non! (mais pas du tout) – et ça, ça s’apprend à l’école, quand même ! C’est paradoxal – vous avez des individus qui créent un collectif ?

— L’intérêt collectif, c’est l’intérêt de l’humanité. À l’école, nous apprenons avant tout à interagir, nous apprenons la vie sociale. Que des individus engendrent un collectif, c’est un des grands sujets de mon livre. Le collectif émerge de lui-même lorsque nous nous auto-organisons. Je donne pour commencer l’exemple des oiseaux qui dessinent une flotte, le collectif, qui dépasse leur individualité. C’est miraculeux, mais un miracle que nous comprenons aujourd’hui et que nous espérons reproduire à grande échelle.

— Quel est le profil des connecteurs ?

— Puisqu’ils sont des hommes libres, qu’ils ne se rangent dans aucun parti, dans aucune coterie, ils n’ont pas de profil type. Ils partagent juste l’idée que nous pouvons nous auto-organiser. Il y a des chefs d’entreprise connecteurs, des conducteurs de poids lourd connecteurs, des agriculteurs connecteurs… Tout le monde peut devenir connecteur.

— Il y a une révolution qui joue un rôle important – c’est le blog. On a le sentiment qu’il y a un essor incroyable des blogs, quasiment tout le monde en a un, y compris les hommes politiques. Vous dites : il faut réinventer la politique, vous proposez de ne pas voter, parce que ca ne sert plus à rien – mais visiblement les politiciens ont compris un tout petit peu le message et ils essaient de faire de la politique autrement à travers leur blog. Alors, le blog, c’est ce qui va accélérer votre révolution des connecteurs ? (il ne faut pas que ce soit une mode) Alors vous qui les regardez de près, qu’est-ce que vous en pensez, sans langue de bois ?

— Le blog est un outil de connexion plus que les anciens médias car il fonctionne à double sens, et nous avons besoin de double sens (de feedback) pour nous auto-organiser. Quand vous publiez sur un blog, vous vous exposez à des réactions immédiates et vous devez entamer le dialogue. C’est bien sûr un merveilleux outil de politique à condition d’utiliser tout son potentiel, ce que ne font pas la plupart des hommes politiques.

— Votre livre c’est un peu les 12 commandements des choses qu’il ne faut pas faire – c’est toujours négatif.

— J’ai déjà répondu à cette question. Ne pas étudier, c’est ne pas étudier comme on le fait d’habitude. J’ai choisi la forme négative pour mieux me faire comprendre de tous ceux qui ne connaissent rien de la révolution qui se joue, je me suis opposé à ce qu’ils connaissent.

— Travaillez-vous?

— Oui.

— Donc vous ne suivez pas vos conseils ?

— Mais si, je ne vais pas au bureau tous les jours, je travaille selon mon envie, selon les besoins, parfois 15 heures, parfois une heure, parfois pas du tout… Au cours d’une journée, je fais des choses totalement différentes. J’écris, je fais la maquette d’un livre, je dessine une couverture, je m’occupe de mon site web…

— Il faut avoir les moyens financiers !

— Mon père était pêcheur, je l’ai toujours vu travailler un peu comme un connecteur. Quand le temps était propice, il travaillait comme un fou puis ralentissait son rythme dès que le mauvais temps s’installait. Il n’avait pas d’autre choix puisqu’il réagissait à la météo. Mon père travaillait comme travaillent tous les entrepreneurs, tous les travailleurs indépendants. C’est un travail dynamique qui prend en compte le contexte et non un travail stéréotypé, ordonné, presque abstrait et déconnecté de nos besoins physiologiques. J’ai vécu à Londres et je ne comprenais pas pourquoi les Londoniens ne faisaient pas un break les jours, si rares, de beau temps. Un connecteur sait changer de rythme.

— Si je devais rester chez moi je ne garderai pas mon travail chez BFM très longtemps ! Plus sérieusement, vous voulez réinventer le monde, c’est ca ?

— Nous ne voulons pas le faire, nous sommes en train de le faire. La nuance est énorme. Vous savez très bien qu’on peut faire de la radio à distance aujourd’hui. Vous auriez pu m’interroger depuis chez vous. Nous avons la technologie pour ce genre de chose. C’est ce que font les podcasters. Ils réinventent la radio et ils vont, je pense, bientôt prendre sa place dans la vie quotidienne.

— Est-ce que vous avez le sentiment que cela va devenir un monde apatride ?

— L’interconnexion ne s’arrête pas aux frontières.

— En ce moment, quelle est la culture qui nait du monde des connecteurs?

— C’est avant tout une culture du partage à l’échelle mondiale. Pas de connaissances réservées à qui que ce soit. J’ai le droit de m’intéresser à la médecine si j’en éprouve le désir. Je peux jouer au journaliste sur mon blog. C’est une culture sans caste, une culture matérialiste, qui s’appuie sur des valeurs objectives révélées par la science.

— Pour que cette culture scientifique apparaisse, il faut quand même étudier, non ? La science ca ne s’invente pas ! Bien sur qu’il y a des gens très doués pour qui c’est inné, mais pour la plupart il faut quand même apprendre les bases, non ?

— Je n’ai pas dit que nous devions cesser d’apprendre. Je dis le contraire, que nous ne devons jamais cesser.

— Si vous voulez apprendre l’histoire de France, vous pouvez l’apprendre tout seul sur internet mais, en même temps, il y a quand même quelqu’un qui doit vous indiquer quelles sont les grandes étapes de l’histoire de France, non ?

— Ça peut être un blogueur.

— Mais comment vous le sélectionnez ce blogueur ?

— À l’école ou au lycée, comment sélectionnez-vous votre professeur d’histoire ? On vous l’impose d’en haut, on vous impose une version officielle de l’histoire. Le blogueur c’est vous qui le choisissez, c’est vous qui les comparez, plusieurs thèses peuvent se confronter.

— Vous n’avez pas une vision un peu simpliste de notre démocratie ?

— Pas simpliste mais réaliste. Nos démocraties ne sont pas très évoluées. Elles constituent certes un progrès par rapports aux régimes qui les ont précédées, mais un progrès minimal. Nous imaginons maintenant de nouvelles formes de démocraties.

— Donc un nouveau connecteur qui a 3 ans, qu’est-ce qu’il faut qu’il fasse ? Il sait à peine marcher, il ne sait pas taper sur son ordinateur ! Il faut qu’il connaisse les lettres ! Il y a quand même un minimum d’apprentissage au monde, à l’ouverture vers le monde !

— Je n’ai pas dit le contraire. Mais est-ce l’école qui ouvre au monde ? Pour moi, c’est l’interconnexion, le fait que nous puissions atteindre n’importe quel autre être humain à tout moment. À trois ans, les enfants d’aujourd’hui maîtrisent déjà l’ordinateur. Ils apprendront à écrire et à lire après, par l’intermédiaire de l’ordinateur, par celui de professeurs réels ou virtuels, mais pas nécessairement sur les bancs d’une école (qui reste un merveilleux lieu d’interconnexion).

— Conclusion – votre monde des connecteurs, dans 10 ans, on en est où ?

— Les connecteurs supposent qu’on ne peut pas prévoir les conséquences de nos actes politiques, alors prévoir l’avenir, c’est encore plus impossible.

— Et qui va diriger votre monde ?

— Vous, moi, nous les connecteurs, les hommes libres.