Thierry Crouzet

Ératosthène (interlude 1)

Sur Ératosthène 36/38

Comme je l’ai expliqué, je prépare un livre à la frontière du roman et de l’essai sur Ératosthène de Cyrène. Les parties romanesques seront encadrées par de petits essais. Voici le premier.


Berne, la capitale Suisse, se love dans une boucle de l’Aare. La ville semble émerger d’une forêt primordiale. Ses maisons aux toits de tuiles brunes sur lesquels s’alignent des chiens couchés ressemblent à des cabanes de lutins arboricoles. Elles respirent le moyen-âge même si aucune ne date de cette époque. Rien ici ne semble devoir changer comme si la mémoire du monde y était secrètement préservée.

Au 49 de la Kramgasse, non loin de la tour de l’horloge, une plaque de bronze porte le nom d’Albert Einstein. Au début du vingtième siècle, le physicien habitait à cette adresse avec sa femme et leur jeune fils. Tous les matins, Einstein quittait l’appartement du deuxième étage et marchait jusqu’à l’office des brevets où il assistait le docteur Haller.

Son travail consistait à éplucher des dossiers déposés par les inventeurs. Il les lisait, les annotait, les corrigeait parfois. Dès qu’Haller détournait le regard, Einstein sortait d’un tiroir un cahier où il grattait quelques réflexions et esquissait des articles scientifiques qu’il espérait un jour publier. Mais Haller veillait, menaçant, et Einstein reprenait son monotone labeur de bureaucrate.

Quand il quittait l’office des brevets, il rejoignait des amis dans les cafés ou explorait les environs de la ville au cours de longues promenades. Einstein pensait en marchant, il pensait en parlant, il pensait tout le temps. Sa situation professionnelle l’exaspérait mais il ne voyait pas comment en sortir. Il aurait aimé enseigner la physique mais aucune école ne lui avait offert de poste. À 25 ans, consacrant le plus clair de son temps à subvenir aux besoins de sa famille, il était persuadé de gâcher sa vie.

Coupé de ses pairs, loin des universités et des bibliothèques scientifiques, Einstein était seul, désespérément seul. Il n’était qu’un physicien amateur. Pourtant, durant les premiers mois de 1905, un miracle se produisit. Pris d’une frénésie créative, il publia, coup sur coup, cinq articles qui allaient changer pour toujours notre vision du monde.

La nature n’était plus continue mais discontinue. Le temps et l’espace devenaient relatifs. La matière et l’énergie s’unissaient selon la fameuse formule E = mc2. Einstein venait d’ouvrir la porte à l’énergie atomique mais aussi à l’électronique et, incidemment, à l’informatique.


Au cours de l’histoire, il existe ainsi des moments privilégiés à partir desquels plus rien ne plus être comme avant.

Après Alexandre le Grand, la terre ne pouvait plus se réduire aux rivages méditerranéens.

Après Copernic, elle ne pouvait plus occuper le centre de l’univers.

Après Einstein, elle n’était plus qu’une infime poussière isolée dans un bras excentrée d’une galaxie ordinaire.

Mais toujours, dans l’immédiateté de la révolution, la plupart des contemporains rejettent l’innovation. Prisonniers des schémas de pensée issus de la révolution précédente, ils sont incapables de se remettre en cause. L’homme, bien qu’avide de nouveauté, refuse la même nouveauté lorsqu’elle le dérange dans ses certitudes.

Il résiste d’autant plus que les révolutions se produisent presque toujours au cours d’époque de grands chamboulements, époques où les savoirs, les techniques, les arts et la politique convergent pour se féconder et renaître.

En Grèce, les innovations intellectuelles majeures survinrent à la fin du quatrième siècle et durant le troisième siècle avant Jésus-Christ, un moment charnière dans l’histoire occidentale. Formé par Aristote, Alexandre le Grand lança ses armées en direction de l’Inde, repoussant les limites du monde loin des rivages méditerranéens vers l’Orient légendaire.

Lorsque le 24 mai 1543, juste avant de mourir, Copernic ordonna la publication de son livre De Revolutionibus Orbium Coelestium, la Renaissance battait son plein. L’idée de déplacer la terre du centre de l’univers ne faisait que répondre aux œuvres des peintres et des architectes qui inventaient de nouvelles formes, exploitant toutes les potentialités de la perspective.

En 1905, durant l’annus mirabilis d’Einstein, les progrès technologiques n’avaient jamais été aussi nombreux : automobile, avion, téléphone, radio… En art, suite à l’impressionnisme, c’était le début du modernisme : Cézanne, Picasso, Matisse… Kandinsky se préparait à peindre la première aquarelle abstraite. Partout les idées avant-gardistes jaillissaient, s’interpénétrant par-delà les genres. Dans le même temps, les tensions internationales s’exacerbaient en préparation de la première guère mondiale.

Au début du vingt-et-unième siècle, une énième convergence historique débuta. Le vieux modèle hiérarchique et pyramidal se craquela de toute part au profit des réseaux décentralisés et des environnements collaboratifs. Les hommes aspiraient à devenir les maîtres de leur avenir. Ils ne voulaient plus remettre leur destinée entre les mains des puissants. Comme le livre au cours de la Renaissance, internet devint, sous l’impulsion de Tim Berners-Lee l’inventeur du web, le vecteur de la révolution. En contrepartie, les défis politiques n’avaient jamais étés aussi grands. La crise écologique planétaire voyait naître de nouveaux antagonismes qui risquaient de plonger l’humanité dans les ténèbres.


En repoussant les frontières du monde grec, Alexandre ouvrit aux Hellènes d’autres possibles. Au début du vingt-et-unième siècle, internet étendit de même les limites de l’espace mental de l’humanité. Ces deux époques éloignées de vingt-quatre siècles se ressemblent par leur caractère révolutionnaire. Plonger dans la plus éloignée peut aider à comprendre la plus récente.


Le chapitre suivant raconte la mort d’Alexandre le Grand et la fin de son empire, notamment la prise de pouvoir de Ptolémée sur l’Égypte.

Ce texte est en chantier. Vos conseils et critiques seront les bienvenus.