Thierry Crouzet

Lettre à un pessimiste

J’écris à Hugues, le mystique de service sur ce blog, notre adepte des prophéties et autres « shamaneries » sympathiques. J’adore retrouver des fables oraculaires dans les récits de SF mais, hors de la littérature, elles s’écroulent toujours, systématiquement, répétitivement, dès que nous nous tournons en arrière, que nous regardons les prévisions de jadis et que nous constatons que toujours, oui toujours excepté quelques miraculeux coups de chance engendrés par la théorie des grands nombres, elles sont totalement passées à côté de la vie.

Pourquoi ? Parce que la vie nous appartient. Que quelqu’un essaie de l’écrire et nous vivrons autrement, rien que pour l’embêter. Alors prévoir l’avenir est certes une manière de façonner l’avenir mais ce n’est jamais l’anticiper… et c’est ce que je reproche à nombres de nos gouvernants.

Hugues, pour essayer de ramener dans notre réalité tes lubies, tu cherches à me faire porter le chapeau d’une ambition démesurée… vas-y, traite-moi d’hyper-capitaliste, de libéral, de destructeur de la planète… Je suis la cause de tous les maux du monde. Je vais finir par me croire important alors que je ne suis qu’un écrivain et, comme tous les écrivains, je m’expose parce que j’ai la prétention d’avoir des trucs à dire.

Quand j’écrivais et que je n’étais pas publié, on me critiquait d’écrire pour rien. Une fois que j’ai été publié, on m’a critiqué d’avoir des ambitions. Je m’habitue plus vite à cette seconde critique qu’à la première qui a souvent été difficile à supporter.

Quant à ta vision de l’argent et du pouvoir, Hugues, elle n’est pas la mienne. Je n’ai jamais cherché à avoir plus que ce que mon confort exigeait, je n’ai jamais cherché à faire fortune même si j’ai eu des occasions, j’ai toujours cherché à avoir du temps pour écrire… c’était ça le pouvoir pour moi et ça le reste. Il n’y a pas qu’un pouvoir, qu’une façon de vivre, qu’une ornière inflexible dont nous ne pourrions pas nous arracher.

Le pouvoir pour un écrivain est d’arriver à tenir des lecteurs, à en avoir plus, à leur transmettre quelques chose… Tu en gagnes de nouveaux, tu en perds des anciens, ce n’est pas grave. Une fois que tu as fait ton travail de passeur, la suite n’a pas d’importance : tu as semé quelques graines. En ce sens, les écrivains diffèrent définitivement des gourous qui cherchent à garder coûte que coûte leurs fidèles.

Je reviendrai samedi encore une fois sur cette histoire d’imprévisibilité pour justement expliquer pourquoi des affirmations comme tu en professes sont inacceptables.

Si nous ne changeons pas MAINTENANT nous disparaîtrons par Atomisation ou autres catastrophes HUMAINE ou NATURELLES !!! dis-tu.

Qu’est-ce que tu en sais ? C’est juste ce que tu penses. On appelait cette attitude le millénarisme je crois. Aux États-Unis, chaque année, il y a une dizaine de best-sellers qui annoncent la fin du monde. C’est une recette qui marche depuis la nuit des temps. Je ne construis pas ma vie sur des foutaises de cette espèce.

Tu as tout dit en disant que, d’après toi, l’homme est stupide. Je regrette, je ne le pense pas, je suis un humaniste, je crois en nous, je crois que l’homme est génial même s’il s’égare parfois. L’histoire nous prouve qu’il réussit à survivre, à produire de nouvelles œuvres, de nouvelles philosophies, de nouvelles théories…

Je suis heureux de vivre aujourd’hui parce que nous vivons une époque de changement extraordinaire, je vois le positif, je vois les nouvelles possibilités frétiller, je rêve de tous les possibles comme Paul Atreides dans Dune. Oui, nous pouvons nous planter, nous avons toujours couru ce risque. S’il n’existait pas, nous nous ennuierions.

Tu parles de l’avenir, tu ne le connais pas. Si tu connaissais l’avenir, tu serais riche et tu aiderais les pauvres que tu plains tant. Mais pourquoi ne fais-tu pas fortune ? Comme nous tous, tu ne sais rien, absolument rien. Si tu vis assez vieux, tu réaliseras que tu t’es sans doute trompé sur tout. Je critique beaucoup Kurzweil en ce moment mais, Hugues, lis les gens comme lui, lis les transhumanistes, découvre qu’il existe d’autres mondes possibles, vois au moins que ce monde noir dont tu t’es entiché, sans doute par désir de conjuration,  n’est qu’un des possibles parmi une infinité.

Je suis prêt à parier que notre avenir n’aura aucun rapport avec celui que les mauvais augures annoncent aujourd’hui. Notre avenir sera radieux, non parce que je le prévois radieux, mais parce que nous avons aujourd’hui les moyens de le construire radieux.

Nous avons découvert ces dernières années, notamment grâce à Axelrod, que l’homme est naturellement altruiste. Nous sommes généreux lorsque nous sommes en société. Si tel n’était pas le cas, l’évolution n’aurait pas fonctionné, le vivant est intrinsèquement coopératif, massivement win-win. J’ai toujours été pénétré de cette évidence. Parfois des lignes de tensions se créent, il faut les rompre pour retrouver de nouveaux points d’équilibre. Nous n’y pouvons rien, nous devons traverser les crises et apprendre au passage.

Nous sommes libres dans un monde de contraintes. La gravitation est là pour que nous cherchions à nous en échapper mais elle reste là. Tu peux crier haut et fort que tu connais l’avenir, tu ne le rendras pas plus réel, tu ne prouveras pas en criant qu’on peut le prévoir… Pour démontrer qu’il est prévisible, prévois-le ici et maintenant. Annonce-nous quel sera le taux de croissance 2008, le vainqueur de la coupe d’Europe de foot, la température moyenne de l’été prochain, le cours du dollar au printemps… Annonce-nous des choses que nous pourrons éprouver et arrête d’agiter un épouvantail.

Oui, l’avenir n’est pas écrit, il nous appartient. Ce vide insondable nous fait peur mais ce n’est pas une raison pour le peupler artificiellement de démons. Ératosthène en traçant la première carte du monde avait laissé des vides sur la carte. Les chrétiens se sont empressés de les remplir avec leurs mythes. Et ça recommence.