Thierry Crouzet

Pourquoi je ne parle pas de la crise

J’ai commencé Le peuple des connecteurs en évoquant une crise de la complexité dans laquelle notre société serait plongée. En gros, nos méthodes d’organisation et de raisonnement ne sont plus adaptées à l’état dans lequel se trouve notre société. La crise financière n’est qu’un aspect de cette crise plus générale.

Dans la série de mes chapitres : Ne pas voter, Ne pas étudier, Ne pas travailler… j’aurais pu introduire Ne pas spéculer. Mais était-ce vraiment nécessaire ?

Dans Ne pas prévoir, je prétends que, dans un monde complexe, il est impossible d’anticiper l’avenir. Qu’est-ce que spéculer sinon anticiper l’avenir ? La bourse est donc ni plus ni moins qu’un jeu de hasard. Je le considère comme tel et j’ai toujours considéré qu’il était dangereux de lui accorder autant d’importance.

Un mec qui gagne à la bourse, c’est comme un mec qui gagne au loto. Est-ce que nous demandons aux gagnants du loto de nous faire de grandes théories politiques ou autres ? Non, ça ne nous vient pas à l’idée pourtant c’est ce que nous faisons avec nos économistes de tout poil.

D’autre part, la crise ne me surprend pas. Depuis 2006, stimulé par mon ami François Collet, j’évoque l’absurdité de notre système économique. New Scientist vient de consacrer un dossier à ce sujet. La couverture du magazine parle d’elle-même. Il est évident que poursuivre la croissance quantitative n’a plus aucun sens. Nous devons nous engager dans le qualitatif. Est-ce que notre qualité de vie augmente ?

La crise actuelle aurait pu être l’occasion de réviser le système. Non, je vois déjà qu’on recolle les morceaux à l’aide des méthodes qui nous conduisent droit dans le mur : régulation, mesures globales, centralisation, croissance… Dans un monde complexe et saturé par nos présences, nous devons imaginer autre chose. Ces solutions du passé sont dépassées.

Alors je ne vois aucune raison de répéter au sujet de cette crise financière ce que je dis sans cesse au sujet de la crise plus générale de la complexité. Je devrais me répéter mot pour mot car les maux sont les mêmes.

Notes

  1. Si prévoir l’avenir était possible, nous pourrions non seulement prévoir les innovations futures mais aussi prévoir la façon de les mettre en œuvre. Si tel était les cas, ces innovations seraient déjà à l’œuvre. En conséquence, comme tel n’est pas le cas, prévoir n’est pas possible (tout au moins pas encore possible). Nous ne savons qu’anticiper l’avenir des états provisoirement stationnaires (demain il fera jour).
  2. Comme je ne perds pas de temps à suivre l’actualité, cette crise qui ne se voit pas dans la rue ou quand je vais faire mes courses, qui n’affecte pas les gens de mon entourage, ne me saute pas au yeux. C’est une crise virtuelle nourrie par les médias… Les boursicoteurs trop intoxiqués par les news se sont montés le bourrichon.
  3. Le problème, ces médias auxquels les gens accordent trop d’attention vont persuader les entreprises de moins investir, les gens de moins acheter et la crise qui n’était que financière risque de se généraliser. Mais je n’arrive pas à m’attrister car réduire notre croissance n’est après tout pas un mal… pour peu que nous acceptions cette situation comme normale… et nous lancions vers une autre croissance, une croissance vers le bonheur à laquelle nous n’aurions jamais dû renoncer.
  4. Dans quelques mois, comme je le fais souvent, si j’en éprouve le besoin, je reviendrai sur l’évènement calmement. Je gagnerai beaucoup de temps car le temps aura justement fait le ménage. À quoi bon se gaver d’informations contredites le lendemain ?
  5. Cette crise a le mérite de montrer l’hypocrisie de nos gouvernants, capables de déployer des plans d’urgence faramineux alors qu’ils sont soit disant impuissants quand il s’agit de s’attaquer à la qualité de vie de l’ensemble de la population. J’espère que nous saurons capitaliser sur cette hypocrisie et surtout nous en souvenir.
  6. Cette crise rattrapera aussi Sarkozy. Quand il a dit qu’il fallait trouver des responsables parce que quand ça allait bien on connaissait les responsables pour leur distribuer des bonus, je me suis bien amusé. N’est-ce pas lui qui est au pouvoir ? Il est donc un des responsables suprêmes.
  7. Mais avec ma façon de voir ce jeu comme une partie de loto, je ne vois pas plus de responsable quand ça gagne que quand ça perd, coup de chance et coup de malchance, c’est tout. La complexité ne se contrôle pas. Sarkozy ne l’a pas compris et c’est pour cette raison que c’est un minuscule homme politique à l’âge de la complexité.
  8. D’une manière générale, je n’ai pas envie de participer à cette orgie de commentaires de commentaires que sont devenus les blogs. Si les médias n’existaient pas, 99% des blogueurs seraient stériles.