Thierry Crouzet

La vérité sur tout

Politique 2.0 62/83

Gildas Vivier se définit comme un socialiste désespéré. Y’a de quoi. Je suis pas sûr de lui avoir redonné espoir en répondant rapidement aux quelques questions qu’il m’a posées pour son blog, Socialistes 2012.

— À quoi ça sert de bloguer ?

— À chacun sa raison. Il est plus facile de dire à quoi bloguer ne sert pas. À gagner de l’argent. À devenir célèbre. À développer une pensée profonde. À gagner une élection. Pour ma part, j’ai toujours utilisé le blog comme un atelier. Un carnet de travail ouvert qui accompagne en parallèle d’autres travaux d’écriture. Aujourd’hui, je me demande qu’est-ce qui est le plus important pour moi, le blog ou le reste. Je n’ai pas la réponse. En tous cas, je ne pourrais pas me contenter de bloguer… d’ailleurs je réduis la fréquence en ce moment.

— Que pensez-vous des blogs des hommes politiques ?

— Je n’en pense plus grand-chose, car je ne les lis plus aujourd’hui. Le blog est devenu un élément de leur panoplie de clown avec les comptes Facebook et Twitter. Qu’ils bloguent, parlent à la TV ou à la radio, c’est toujours aussi ennuyeux pour moi. Ils manquent totalement d’imagination.

— Vous qui avez écrit de nombreux ouvrages sur le sujet, dont Le cinquième pouvoir et Le peuple des connecteurs, que ressentez-vous profondément quand vous voyez les évènements en Tunisie et en Égypte ?

— Internet semble avoir joué un rôle politique. À quelle mesure ? Nous n’en savons encore rien. Mais nous voyons que plus les gens s’interconnectent, plus ils sont capables de se mobiliser en cas de difficulté majeure. Je crois qu’une fois que nous avons goûté à la connexion elle devient un besoin du corps social. Quand Moubarak a coupé le Net, j’ai tout de suite écrit qu’il avait perdu la bataille. On ne peut pas déconnecter un morceau de l’humanité de son corps global. Si c’est vrai, les conséquences politiques seront monumentales.

— Dans votre billet du 7 février, vous parlez de révoltes inutiles. Pensez-vous vraiment que Mohamed Bouazizi s’est immolé et que d’autres sont tombés sous les balles de l’armée pour rien ?

— Pour moi, toute mort est inutile. Mais mon tire ne visait pas ce point. J’ai voulu attirer l’attention sur ce qui se produira après la révolution (que j’approuve bien sûr). Si des gens meurent pour que deux ans plus tard on retrouve une situation quasi identique, je pense qu’ils seront doublement morts pour rien. J’ai vu les Tunisiens s’empresser de nommer un nouveau gouvernement qui ressemble terriblement à l’ancien. Je les engage à poursuivre la révolution jusqu’à ce qu’ils écrivent une constitution dont même les Européens seront jaloux. Alors oui, la révolution aura servi à quelque chose. Sinon, elle sera récupérée.

— En quoi les Tunisiens et les Égyptiens peuvent-ils nous servir d’exemples, à nous citoyens français ?

— La persévérance. Peut-être. Mais, là encore, il faut attendre. Réussiront-ils à aller vers plus de participatif, plus de démocratie, plus de transparence, plus de décentralisation ? Si oui, nous devrons prendre exemple. Mais j’ai l’impression que les Tunisiens nous regardent trop. Ils ne doivent pas nous prendre pour modèles. Nous vivons tous dans un système qui s’essouffle. C’est à eux d’inventer maintenant. Pour eux, le besoin est plus pressant que pour nous.

— C’est quoi la démerdocratie ? N’est-ce pas le chacun-pour-soi ?

— C’est une démocratie où l’État centralisé devient impuissant à gérer la complexité sociale. C’est quand les citoyens en prennent conscience, qu’ils réagissent et s’entraident. Je crois que de plus en plus de citoyens deviennent des démerdocrates et court-circuitent l’État. La démerdocratie implique le passage à un État lui-même décentralisé (une véritable décentralisation, pas un simulacre).

— Vous appelez à réécrire le système d’exploitation de notre société, quels en seraient les grands principes ?

— Décentralisation massive qui est le seul moyen de faire face à la complexité. Interconnexion massive des institutions comme des individus, pour accroître l’intelligence collective. Démultiplication des représentants (cela bien au-delà du non-cumul, qui ne peut être qu’une mesure préliminaire). Je crois qu’il faudrait remettre en cause le dogme selon lequel les élections se déroulent à échéances régulières. Ça n’a pas de sens. Tout dépend des domaines. Il faut arrêter d’avoir des règles simplistes qui ne correspondent pas à la complexité du monde. Cet OS devrait s’attaquer aux privilèges, nous amener vers plus d’égalité. Par exemple, il n’y a aucune raison que les banques aient un pouvoir de levier et que les citoyens ne l’aient pas. Il faut donc instaurer le revenu de base (il est une conséquence directe de la décentralisation).

— Ne pourrait-on pas imaginer un système hybride où parallèlement à la démocratie représentative telle que nous la connaissons aujourd’hui, Internet permettrait la consultation plus régulière des citoyens sous forme par exemple de e-référendums ou de « think tanks » géants ?

— Ce serait des bonbons pour calmer les esprits. On n’a pas besoin de l’avis des gens, mais de leur intelligence. Voter n’ajoute aucune intelligence à la société. Ce n’est pas comme ça qu’on résoudra les problèmes complexes. Je ne suis pas pour le replâtrage du système actuel. Nous devons inventer un système où l’engagement immédiat est possible.

— Vous qui n’avez pas la télé, qu’avez-vous pensé de « Paroles de français » avec Nicolas Sarkozy ?

— Rien. J’ai juste vu deux ou trois tweets circuler. Je me fiche de ce que peut dire Sarkozy. C’est un mec qui se débat dans un monde complexe sans posséder l’armement intellectuel adéquat. Que peut-il dire de pertinent ? Rien. Des choses dangereuses peut-être. Ça ne sera pas nouveau.

— Si Sarkozy est réélu, rien ne changera. Si DSK est élu, rien ne changera, dites-vous. À quoi ça sert de voter alors ?

— À rien ou à se donner bonne conscience. Je pense que le meilleur engagement serait de ne pas voter ou de voter blanc, mais tout en l’exprimant comme une volonté profonde, et non pas du désintérêt. Quand je ne vote pas, ce n’est pas que je me désintéresse de la politique. C’est que le système tel qu’il est conçu ne peut, et ne veut pas laisser passer les idées que je défends. Ce système ne pourra pas se réformer de l’intérieur.

— Vous qui avez eu l’idée de vous endormir tous les soirs dans les bras de la même femme et de lui faire deux enfants pour ne plus jamais dormir tranquille, quel message adresseriez-vous aux jeunes connecteurs, d’ici et d’ailleurs ?

— C’est dangereux les conseils. Ils valent aussi pour moi. Créer sans cesse de nouvelles connexions, mais aussi les alimenter, les nourrir. Ça veut dire faire beaucoup de choses hors du flux. Lire par exemple. Marcher. Toutes ces activités nous donnent de la matière que nous ferons ensuite circuler sur le réseau. Si nous nous limitons à ce qui buzze, notre réseau ne sert à rien. C’est un outil merveilleux que nous laissons aux marketeux.