Thierry Crouzet

Roland C. Wagner, 1960–2012

Je ne sais pas quelle mort a souhaité Roland. Pour le peu que je le connaissais, à travers deux repas passés avec lui, à travers la lecture de ses livres, j’imagine que la violence ne lui aurait pas déplut. Celle qui l’a saisi hier n’en reste pas moins trop absurde pour ceux qui l’aimaient.

Tout allait mieux que jamais pour lui. Rêves de Gloire, ce roman si longtemps retardé, avait été partout plébiscité, certes dans un milieu encore trop underground, mais il était déjà évident que ce texte ne ferait que prendre de l’ampleur en même temps que les années passeraient. Roland n’aura pas la chance d’assister à son rêve de gloire. Un an après avoir publié son chef-d’œuvre, il a rencontré un stop prématuré sur sa route.

Vous serez demain plus nombreux à le lire, sans doute à l’étudier, à prendre conscience qu’il était un des grands écrivains français. Lui, pour qui les fins de mois n’étaient pas toujours faciles, s’agaçait parfois contre la littérature spectacle. Maintenant qu’il n’est plus là, il sera avalé par elle et il serait inopportun de critiquer un succès trop tardif, le succès sans lequel on ne peut se glisser avec discrétion dans l’Histoire.


Dans J’ai débranché, j’ai intitulé un chapitre Rêves de Gloire bien sûr tout dédié à Roland. « Je m’éveille à l’aube et je monte au bureau prendre quelques notes. Quand je redescends, les enfants m’attendent. J’ouvre les volets de leurs chambres et retourne me coucher. Vers sept heures, Émile exaspère Isa qui se lève pour l’éloigner de moi.

Je n’ai pas la force de la suivre. Depuis mon arrivée dans le Lot-et-Garonne, j’ai passé plusieurs mauvaises nuits à cause de mon allergie. Au premier semblant de lucidité, je me mouche à n’en plus finir. Après, impossible de me rendormir. J’ai l’impression que ce dérèglement de mon système immunitaire explique à lui seul une part non négligeable de mon stress endémique. Le combat invisible mené par mon corps affecte ma santé mentale, sans que les antihistaminiques ne ramènent le calme.

– Ne pense à rien.

Ce mantra échoue lamentablement. Je m’agite dans le lit avec la sensation de ne pas dormir. Quand de lassitude je me lève, il est près de dix heures.

– Tu peux traîner jusqu’à midi ! me crie Isa.

Elle s’en va au marché avec les enfants. Je ne proteste pas. Je me rallonge et reprends la lecture de Rêves de Gloire, le dernier roman de Roland C. Wagner. Depuis quelques mois, j’attendais ce texte avec impatience. Roland m’avait parlé de son ambition de créer une histoire uchronique de l’Algérie et de régler ses comptes avec un passé pour lui douloureux.

Le 17 octobre 1960, une mitrailleuse lourde découpe en morceaux le général de Gaulle. La France s’accroche à l’Algérie et ne signe pas les accords d’Évian. Alger devient bientôt un port franc et une scène rock psychodélique où les peuples du monde se mêlent et prônent la non-violence. Les disciples du poète Timothy Leary squattent la casbah et distribuent des sucres imbibés de rêve de gloire. Et plus je découvre les effets de cette drogue, plus je les éprouve entre les lignes de Roland. La Gloire est en moi, m’envoûte, me déroute.

Je n’avais rien ressenti de semblable à la lecture d’un roman depuis une éternité. Je suis aussi exalté que par les premières pages de L’Étranger de Camus, à qui Roland fait écrire sur ses vieux jours son propre Rêves de Gloire. La mise en abyme m’entraîne vertigineusement, puis me fige :

C’était à cause de la Gloire, écrit Roland. En m’ouvrant à de nouvelles réalités intérieures, elle m’avait coupé des réalités extérieures.

Le Net a produit un effet inverse sur moi. Je me suis tourné vers les autres, j’ai externalisé ma conscience et j’ai fini par perdre l’habitude d’évoquer mes émotions pour me contenter d’exprimer des idées abstraites. Je suis devenu inhumain.

Et j’avais intimement conscience de n’être qu’un fragment de l’entité collective dont parlait le Baron, précise plus loin Roland. […] J’étais rien sans les autres, sans le reste de “nous” […] C’est là que j’ai commencé à me sentir pas trop bien. Mal. Angoissé. Inquiet. Seul. Plus seul que je l’avais jamais été. D’une solitude absolue. Totale.

Je n’ai rien éprouvé d’autre durant la nuit de la Saint-Valentin. À force de me fondre dans le réseau, de me désincarner, d’y devenir de plus en plus abstrait, j’ai nié mon corps, mon moi, je les ai abandonnés dans une solitude insondable. C’est là que j’ai commencé à me sentir pas trop bien.

Suis-je en train de fuir une fois de plus de la réalité en lisant Roland ? Je pourrais mettre à profit mon temps libre pour étendre le linge, aller jusqu’au marché acheter des fruits, trier les papiers administratifs empilés depuis des années. Je préfère visiter l’Alger uchronique où le peuple instaure la commune. J’y rencontre des hommes et des femmes qui ne recherchent pas le pouvoir et qui, par leur force d’organisation individuelle, donnent cohérence à l’ensemble de leur société.

C’est pour cette évocation constante de l’auto-organisation que Rêves de Gloire me séduit. Je me suis saisi de la première échappatoire venue pour combler la béance temporelle ouverte sous moi par la déconnexion.

– Moi aussi j’ai besoin d’une échappatoire ! s’exclame Isa. Va te promener en forêt avec les enfants. Surtout, épuise-les ! »