Thierry Crouzet

Interdire, c’est libérateur… même en écriture

NetLittérature 83/94

C’est un papier sur la littérature, mais je le commence par une leçon adressée aux ultralibéraux qui ne me trouvent pas assez libéral à leur goût.

Quand nous nous déplaçons en voiture, en vélo, en moto et même à pied, nous respectons plus ou moins le code la route. Nous nous soumettons à cette contrainte parce qu’elle réduit les risques d’accident. Quelques règles de bonnes conduites nous libèrent, étant entendu que morts nous ne sommes plus libres. Une règle n’est pas nécessairement privative (même si bien sûr elle peut aussi l’être).

Quand on laisse un système totalement libre, il peut engendrer des aberrations. Sur les réseaux, on a la fameuse loi : The winner takes it all qui nous donne des Google, des Facebook, des Apple… J’ai beau être libéral, cet état de fait me dérange. Parce que je sais que plus on a de pouvoir, plus on en veut et qu’ainsi la dictature pointe son nez.

Pour maximiser notre liberté sur le réseau, il faudrait empêcher que The winner takes it all. Cela pourrait se faire à l’ancienne, avec des lois coercitives que j’ai tendance à réprouver, mais aussi par une action individuelle de type boycott. Cette contrainte serait libératoire.

J’en arrive à la littérature. Quand j’ai écrit La Quatrième Théorie sur Twitter, j’ai contraint mon style, je ne l’ai pas bridé, je lui ai ouvert de nouvelles possibilités qui d’habitude m’étaient interdites. Pour essayer d’évaluer l’influence réelle de la contrainte, j’ai bidouillé une Web app qui évalue la répartition des phrases d’un texte en fonction de leur longueur. Pour le tester, j’ai commencé par deux classiques qui m’ont beaucoup influencé, puis j’ai pris des textes que j’aime bien, puis je me suis attaqué aux miens.

Proust, Du côté de chez Swan

Ce graphique assez plat nous montre que Proust utilise des phrases de toute longueur. C’est un auteur à très large spectre. Pas étonnant pour un maître du pastiche.

Flaubert, Salammbô

Graphique plus compact. Plus de retenue dans la longueur. Mais comme chez Proust, les phrases entre 40 et 80 caractères de long sont les plus fréquentes.

François Bon, Autobiographie des Objets

Graphique très proustien chez François, ce qui n’est pas une surprise. Il se revendique de la phrase ample. Et d’ailleurs, son pic de longueur s’établit plus loin que ses deux illustres prédécesseurs.

Stéphane Michaka, Ciseaux

Graphique très resserré. En fait, ce livre aurait pu être écrit sur Twitter. Pratiquement aucune phrase ne dépasse les 140 caractères. Le pic de Stéphane se décale vers le bref, à l’inverse de François, pas surprenant pour un livre sur Carver et le minimalisme.

Ayerdhal, Transparence

Accroche tôt comme Stéphane, mais descente beaucoup plus en douceur, très harmonieuse, presque classique.

Crouzet, Le peuple des connecteurs

J’écris cet essai avant d’ouvrir mon blog, avant les réseaux sociaux, je suis adepte de la phrase ample. Ma stance moyenne est plus longue que celle de Proust et de Flaubert, équivalente à celle de François.

Crouzet, La Quatrième Théorie

Ce graphique diffère du précédent. Twitter comprime mon style, le ramène vers la brièveté. On retrouve la même silhouette que chez Stéphane, signature d’un style minimal et mitraillé. Et comme par hasard, on a la même éditrice chez Fayard.

Crouzet, Ératosthène

Sur ce livre achevé en octobre dernier, mon style s’est à nouveau épaissi, sans pour autant retrouver son épaisseur initiale. Le voyage en twittérature m’a marqué durablement.

PS : Vous m’avez demandé d’autres courbes, ça continue sur un autre billet…