Thierry Crouzet

Mon coming out

Non, je ne suis pas gay comme Tim Cook, mais je me suis toujours senti membre d’une minorité. C’est paradoxal puisque je suis un hétéro blanc éduqué ni gros ni petit. Je peux donc invoquer a priori aucune sorte de ségrégation endémique. Pourtant…

Enfant, j’ai toujours eu des amis, mais aucun avec qui partager mes questionnements métaphysiques, mon goût des jeux compliqués, mes lectures underground. Je vivais dans un village où j’étais le seul de l’espèce naissante des geeks. J’ai ainsi connu un grand isolement intellectuel qui, bien que différent de l’isolement sexuel, procure des sentiments assez douloureux. J’avais l’impression que je resterais un paria toute ma vie. Pas étonnant que je sois tombé amoureux de À la poursuite des Slans.

Je n’ai réellement trouvé une communauté qu’en arrivant à l’université comme d’autres acceptent, sensiblement à la même époque, leur sexualité. Je crois qu’il existe ainsi une sexualité intellectuelle, avec quelques penchants dominants, puis des niches peuplées d’hurluberlus qui ont bien du mal à se connecter avec leurs semblables parce que, tout simplement, ils ne les trouvent pas (et qu’on leur a caché leur existence).

J’ai quitté cette communauté quand j’ai commencé à travailler à Paris. C’est comme si homo on m’avait soudain imposé d’être hétéro. J’ai vécu des années d’immenses solitudes. Puis j’ai rencontré un ami, un autre, nous vivions dans un monde étriqué, toujours comme des parias. La réussite professionnelle ne réglait aucun problème, sinon celui du porte-monnaie. La souffrance était même si grande que vivre une vie professionnelle normale était impossible. Ajoutez la solitude littéraire, le tableau est assez noir.

Il aura fallu le Net pour que les gens de complexions « différentes » se trouvent, se parlent, échangent. Ceux qui naissent avec le Net ne vivront peut-être jamais l’isolement profond, à moins qu’ils finissent par souffrir d’une proximité trop superficielle. Quoi qu’il soit, cette étape a été pour moi constitutive. Et c’est peut-être dans la difficulté que j’ai appris à me connaître et à me définir.

Différences sexuelles. Différences intellectuelles, sans doute causées par une topologie cérébrale particulière. Il existe à coup sûr d’autres différences, de goût, de rythme, d’énergie, si bien qu’en fin de compte nous appartenons tous à des minorités. Certaines ont été identifiées, combattues, défendues. D’autres, invisibles, bien plus nombreuses, n’ont même pas de noms. Moins stigmatisées au grand jour, elles n’engendrent pas moins des souffrances.

Je ne sais donc pas comment nommer ma communauté, ce serait bien plus direct si je pouvais me dire homo, je ne le peux pas, mais je sens bien qu’il y a entre moi et la plupart des autres une dissemblance du même ordre.

Comme Tim Cook, j’aimerais pouvoir déclarer que cette expérience « has given me a deeper understanding of what it means to be in the minority and provided a window into the challenges that people in other minority groups deal with every day. It’s made me more empathetic, which has led to a richer life. It’s been tough and uncomfortable at times, but it has given me the confidence to be myself, to follow my own path, and to rise above adversity and bigotry. »

Ma communauté étant invisible, il m’est même difficile de m’en reconnaître comme membre. Je ne commence à y réussir que grâce à mes enfants et à leur propre recherche d’une identité dans une communauté invisible. Accepter sa différence et la vivre, c’est le combat d’une vie, en même temps que l’acceptation des différences des autres.

À la poursuite des Slans