Thierry Crouzet

Le roman qui se fait et se défait

NetLittérature 14/96

J’ai publié sur Wattpad un premier chapitre de Résistants, puis un autre qui a remplacé le précédent, puis un troisième. J’ai fini par les laisser tous en ligne, en concurrence, quitte à perdre les lecteurs, dans une histoire qui ne fait que sans cesse recommencer.

Chaque fois des lecteurs arrivent, les mêmes, de nouveaux, tout s’embrouille, j’imagine une possibilité littéraire avec l’histoire comme happening, un texte de longueur constante, mais sans cesse changeant, et qui à chaque variation révélerait quelque chose de nouveau sur le monde.

Mon projet est pourtant à l’opposé de cette expérimentation formelle. Résistants dois s’adresser aux jeunes adultes. Pour une fois, je n’écris pas seulement pour me faire plaisir, mais aussi pour répondre au désir d’une institution. Et si je recouvre mes textes par d’autres, c’est en quête de la forme juste.

Il m’arrive de lire des romans pour jeunes adultes (Hunger Games, Divergent, After…). J’ai toujours été admiratif de ces best-sellers, qui tous tirent sur des cordes éculées, mais réussissent néanmoins à saisir quelque chose de notre époque. Sans être systématiques, quelques lignes de force les sous-tendent…

Narration à la première personne, le plus souvent par une narratrice, logique puisque les lectrices sont plus nombreuses que les lecteurs, ce qui facilite l’identification (un truc que pour ma part je déteste, je ne veux pas m’identifier au personnage, mais que le texte tout entier me grandisse, voici ma définition de la littérature).

Narration au présent, ce qui entraîne un jeu qui se raconte en même temps qu’il vit, donc un je qui n’est pas écrivain, un je caméra assez proche en fin de compte de la troisième personne, mais qui simplifie grandement l’écriture (une forme sans doute assez neuve, très éloignée du je proustien).

Point de vu unique, cela même quand la narration est à la troisième personne, sans doute parce que changer de peau est assez compliqué pour des jeunes encore obsédés par leur idiosyncrasie.

J’ai donc commencé le récit avec un chapitre à la troisième personne, que j’ai vite repris à la première (Ma famille zombifiée), puis remplacé par une seconde tentative à la troisième personne, mais de façon plus journalisée (Zombies à bord) pour enfin aboutir une sorte de journal intime (Tacoma, lundi 27 novembre). L’héroïne pourrait être une graphomane. Dès qu’elle a un instant de libre, elle écrit ce qui lui arrive. Je pratique ce mode narratif depuis toujours. Comme dans le Journal d’Anne Franck, la narratrice ou un tiers pourrait intercaler des notes a posteriori. Cette approche me laisse dans les clous des romans jeunes adultes tout offrant des jeux de perspectives plus littéraires.

Ce billet s’adresse à moi-même autant qu’aux premiers lecteurs de Résistants. Il ne s’agit que d’une mise au point provisoire. Une façon de raconter ce qui se passe dans ma tête pour ceux qui s’intéressent au processus créatif. Je suis bien sûr preneur d’idées à toutes les étapes d’un projet encore au stade préliminaire (technique sans doute pénible pour les premiers lecteurs qui piétinent au seuil d’une histoire refusant pour le moment de démarrer).

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