Thierry Crouzet

Un blogueur gagne plus qu’un journaliste

Quelques réflexions au sujet du journalisme qui m’ont traversé en lisant des articles autour de cette affaire de spoliation des blogueurs par l’État.

Petite précision pour ceux qui l’ignorent : j’ai moi aussi été journaliste, même rédacteur en chef d’une belle machine de guerre, j’ai eu une carte de presse jusqu’en 1996. J’ai aussi lu que j’étais un entrepreneur-blogueur. Je ne suis qu’un artisan-blogueur, je n’ai jamais employé personne d’autre que moi-même.

Actualité

Un postulat s’est imposé : nous avons besoin de suivre l’actualité pour vivre, la démocratie ne peut exister qu’à ce prix, la presse est une nécessité sociale… Comme si des sociétés n’avaient pas existé sans la presse qui est une invention toute récente. Les jeux vidéo me paraissent aussi vitaux aujourd’hui. Même plus. Je ne parle pas du football.

Journaliste

Quelqu’un qui écrit quelque chose que n’importe quel autre journaliste aurait pu écrire. Recevoir une alerte, passer trois coups de fils, pondre quatre lignes qui tiennent debout, c’est un métier quasi mécanique et qui ne demande pas de talent particulier.

Auteur

Quelqu’un qui est le seul à pouvoir écrire ce qu’il a écrit. Il peut dire des énormités mais il les dit à sa façon. À travers le temps, on ne se souvient jamais de tous les auteurs mais, quand on se souvient, c’est d’un auteur.

Indépendance

C’est une chimère. Dans un monde massivement interdépendant, nous dépendons tous de beaucoup d’acteurs. État, employeur, clients, amis, lecteurs, annonceurs… Tout au plus peut-on choisir ses dépendances, essayer de se prémunir de certaines. L’indépendance absolue est inaccessible contrairement à une certaine transparence et honnêteté. Ça vaut pour la presse comme pour les blogueurs comme pour les écrivains et même les théoriciens des comptoirs.

Rémunération

Selon la définition officielle seraient journalistes ceux qui tirent l’essentiel de leurs revenus de leur travail de journaliste. Cette tautologie ne nous avance guère. En quoi le fait d’être rémunéré pour faire quelque chose nous qualifie comme capable de faire cette chose ? Devons-nous détruire les œuvres des artistes qui n’ont jamais gagné d’argent ? Il m’arrive d’acheter des bons et des mauvais gâteaux. Le pâtissier est chaque fois rémunéré. Il m’arrive aussi parfois de préparer des gâteaux qui régalent gratuitement mes amis. Mais je ne suis pas pâtissier. Ce que je suis n’a aucune importance. Seul compte ce que je fais.

Paradoxe

Les journalistes professionnels sont rétribués. Mais gagnent-ils vraiment de l’argent ? Leurs entreprises sont souvent déficitaires. Alors si revenus-salaires<0, cela signifie que le salaire réel du journaliste est négatif. En conséquence, un blogueur qui a un revenu nul gagne plus qu’un journaliste, il est donc plus journaliste que lui selon la définition officielle. Et si le journaliste touche effectivement un salaire à la fin du mois, c’est grâce à la connivence de l’État qui subventionne ou de la largesse d’investisseurs pour qui posséder des journaux flatte l’orgueil (je ne vais pas parler de manipulation et être parano en prime).

Discrimination

Quand l’État aide la presse, il permet aux salaires des journalistes de passer artificiellement dans le vert. Il favorise ainsi ces gens qui perdent de l’argent par rapport aux blogueurs qui n’en perdent pas. Il engendre de la concurrence déloyale. Des inégalités.

Avec l’argent, les journalistes ne vont pas mieux écrire mais leurs entreprises vont mieux réussir à nous piquer des lecteurs (tu parles d’une innovation… ils vont nous créer des usines à contenus).

Le traitement de l’information n’y gagnera rien. Par ailleurs, ceux qui reçoivent de l’argent de l’État reçoivent un bon point. Aux yeux du public, ils apparaissent plus respectables, plus dignes de confiance. Cela pousse d’autant les blogueurs dans la contestation, dans la radicalisation.

Politique

Les choses deviennent préoccupantes quand les entreprises de presse acceptent les subsides de l’État. En acceptant, elles cautionnent la discrimination. Elles l’auraient fait avec n’importe quel parti au pouvoir. Ce n’est pas une question de gauche et de droite. Ces deux bords se confondent par rapport à ce qui me préoccupe et par rapport aux questions de fond quant à notre avenir.

Accepter les subventions, c’est reconnaître la nécessité d’une société segmentée. Par exemple, les bénéficiaires d’un côté, les laissés pour compte d’un autre. Voulez-vous une société de classes ou une société de flux, une société continue ?

C’est pour moi la question centrale à laquelle répondent, peut-être involontairement, ceux qui acceptent et ceux qui refusent. Il n’est pas étonnant que ceux qui ont l’ADN internet dans la peau refusent.

Internet est un monde de décentralisation, de dé-segmentation. Nous ouvrons grandes les portes. Si nous voulons vivre dans ce monde, il faut en accepter les nouvelles règles. Tenter d’importer les anciennes, c’est perdre son temps. Repousser l’échéance néfaste.

Interventionnisme

Toute tentative de segmentation est une attaque contre Internet. Je ne suis pas contre les aides de l’État mais, sur Internet en tout cas, elles doivent favoriser l’écosystème, c’est-à-dire sa fluidité. Aider la presse n’est pas la solution. Par exemple, il faut favoriser le développement de la fibre optique ou faciliter la vie des micro-entreprises web. Les mesures doivent bénéficier à tous. Elles doivent démultiplier nos moyens d’action. L’innovation surgit là où on ne l’attend pas. On n’innove pas sur dossier mais en se frottant au quotidien avec la réalité.

Centralisation

On centralise pour assouvir le désir de pouvoir. Disons que les entreprises fonctionnent suivant un autre principe : elles hiérarchisent pour faire des économies d’échelles et accroître l’efficacité. Mais pourquoi hiérarchiser quand un homme seul peut faire aussi bien qu’une entreprise. C’est le cas du blogueur freelance par rapport au journaliste rémunéré. En conséquence, l’entreprise de presse n’a plus aucun sens, sinon à adopter une structure familiale et artisanale. Le grand groupe de presse est une particularité du vingtième siècle.

Aujourd’hui Jon Krakauer part seul en Afghanistan et en ramène un grand livre de journaliste… ce qu’aucun média traditionnel n’est capable de faire. À lire : Where Men Win Glory.

Informer

Le postulat selon lequel nous devons suivre l’actualité implique un corollaire : nous devons être informés, on doit nous informer. C’est encore cela qu’ont en tête les journalistes. Ils veulent notre bien. Ils veulent pousser vers nous l’information.

Non. Nous ne le voulons plus. Nous n’avons plus besoin de ce service. Nous voulons nous informer, quand nous le voulons, comme nous le voulons, où nous le voulons. Ce n’est plus vous qui décidez ce que nous lisons mais nous seuls. Nous ne sommes plus obligés de tourner toutes les pages de vos canards et de subir vos inepties.

S’informer est un besoin vital. Même les chasseurs-cueilleurs s’informaient : du temps, de l’état du terrain, de la position du gibier… Être informé en revanche équivaut à être endoctriné. Non, merci.

Untie Your Knot of Discrimination (flickr.com/photos/thevisionsofkai/3040739469/)
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