Thierry Crouzet

Les fêtes, un piège récursif ?

Des journées de ratage, et quand c’est la première de l’année, j’éprouve une angoisse augmentée. J’ai bidouillé mon blog, codé et recodé, pour finir par faire marche arrière. Alors je fuis dans les rues de Nancy, quasi désertes, noires, vitrines en berne, comme de peur d’un bombardement.

Je marche presque par hasard jusqu’à l’Excelsior, suivant le conseil de Laurent Margantin, faut bien trouver quelques avantages aux réseaux sociaux, sinon celui d’y crier pour s’y croire exister. Une vaste coquille art déco cette brasserie, avec banquettes en velours brun et assemblage hétéroclite d’enfants, d’étudiants et de grand-mères. Un endroit populaire sous hauts plafonds et dorures. Un air de décadence, impression pays de l’Est à l’époque communiste. Du moins l’idée que je m’en fais.

Une TV publicitaire propose de réserver le repas pour la soirée du 31. Rappel de ce qui a été manqué ou évité à dessein. J’ai pour ma part regardé Le seigneur des anneaux avec les enfants après une partie de Donjons & Dargons. Une soirée comme une autre, ou presque. Ils ont tenu à ne dormir qu’après minuit et après avoir hurlé leur joie d’avoir le droit de hurler leur joie. Les fêtes seraient-elles récursives ? Devoir les fêter pour les fêter et d’être pris à leur piège ?

Je me moque de cette obligation comme de bien d’autres. Nous n’achèterons les cadeaux de Noël des enfants que la semaine prochaine, ou plus tard. Quand une idée viendra ou un désir irrépressible. Vivre à contre temps aide à mieux sentir le temps. C’est une hypothèse vraisemblable.

Je me suis parfois prêté au rituel des fêtes, je m’en suis d’autre fois exclus, et j’ai découvert paradoxalement que je le vivais avec plus de forces. Nous passons désormais Noël à la montagne, dans un gîte loin des devantures, du Net et des messages publicitaires. Quand nous revenons en ville pour la Saint-Sylvestre, les décorations lumineuses nous surprennent.

Certains prennent des résolutions le jour de l’an. Je me demande bien comment je pourrais les imiter. Jurer de ne plus critiquer, de tourner deux fois ma langue, d’écrire des illuminations et laisser le reste s’effacer. Ce serait un beau projet, mais j’en suis sans doute incapable.

Je lis quelques statuts sociaux. Je vois un tel qui fait aujourd’hui ce qu’il reprochait hier à un autre. Je le vois, quand ses intérêts sont en jeu, défendre une position opposée à celle qui est sienne d’habitude. Je vois tout ça avec une acuité extraordinaire. Ça me saute à la figure. Les flashes m’éblouissent, me font mal. J’ai beau fuir, ils me rattrapent. Je me retiens si souvent, mais parfois je cède, j’oublie de demander à Isa de me relire et de me censurer.

Une bonne résolution serait de me moquer d’avoir raison. De m’occuper de beauté, d’envoyer tout le reste balader. C’est mon objectif éternel, avec cette maudite tentation de la critique, de la parodie, du cynisme le plus médiocre, parce que le peuple gronde derrière les grilles et demande du sang. Je suis sa première victime, j’obéis trop souvent à ses volontés les plus viles, mais pour lui dire le contraire de ce qu’il veut entendre. C’est stupide. Un sacrifice inutile.

Oui, autant succomber à la mode ou la fuir sans se retourner. Aller là-bas, vers cette petite lueur qui, quand on la déniche, suffit à illuminer une journée, et bientôt une vie.

L'Excelsior, Nancy, 1911.

L’Excelsior, Nancy, 1911.